« La puissance centrale dirigeante de l'Europe »

L'Allemagne doit dépasser la France dans les domaines de l'industrie de l'armement et de l'armée et devenir « la puissance centrale dirigeante de l'Europe ». Elle exige également qu'elle ait son mot à dire sur la Force de frappe.

BERLIN/PARIS (rapport exclusif) – La France devrait mettre ses armes nucléaires à disposition en tant que bouclier nucléaire « européen » et accorder à l'Allemagne un droit de codécision « déterminant » sur « la forme que prendra le bouclier nucléaire européen ». C'est ce que demande David Preisendanz, député CDU au Bundestag, dans un article récemment publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. En contrepartie d'une « contribution financière substantielle » à la Force de frappe, Berlin doit pouvoir participer à sa « modernisation » et à son « extension tactique ». Cette exigence se fait entendre au moment même où la République fédérale a porté plusieurs défaites politiques et industriels à la France et se prépare désormais à s'imposer comme « la puissance centrale de l'Europe » (Preisendanz), non seulement sur le plan politique et économique, mais aussi sur le plan militaire. Berlin a ainsi imposé l'accord de libre-échange avec le Mercosur contre Paris et exclut les fabricants d'armes français de son programme de réarmement de plusieurs centaines de milliards d'euros, même lorsque cela va clairement à l'encontre des intérêts de l'UE, comme dans le cas du projet d'avion de combat FCAS, qui est sur le point d'échouer. L'Allemagne devient ainsi la première puissance militaire et d'armement européenne.

L'Allemagne gagne, la France perd

Dans la lutte de pouvoir franco-allemande qui accompagne les efforts visant à créer une Europe moins dépendante des Etats-Unis, Paris a subi plusieurs défaites cuisantes ces derniers mois. Cela a déjà été le cas avec la réaction de l'UE aux droits de douane imposés par Washington cet été. Alors que le président Emmanuel Macron avait alors appelé à une réponse offensive avec des mesures de défense résolues, Berlin a réussi à imposer son plaidoyer en faveur d'une renonciation à ces mesures et d'une approche conciliante, dans l'intérêt de l'industrie automobile allemande (german-foreign-policy.com en a rendu compte [1]). La France a également essuyé un cuisante défaite dans le conflit autour de l'accord de libre-échange avec le Mercosur. Ses tentatives pour l'empêcher dans l'intérêt des agriculteurs français ont échoué. « L'Allemagne fait partie des principaux gagnants », constatent les experts. Sur les exportations allemandes de marchandises vers le Mercosur, dont le volume total s'élève à environ 16 milliards d'euros, 85 % seraient des produits industriels ; la réduction des droits de douane permettrait aux entreprises allemandes de réaliser « des économies de 400 à 500 millions d'euros par an ».[2] Le commerce de la France avec le Mercosur est en revanche moins important et davantage axé sur l'agriculture. Les avantages de l'accord pour Paris sont donc minimes, tandis que les dommages sont énormes.

Solutions nationales

La République fédérale allemande s'assure également des avantages significatifs dans le domaine de l'armement, qui occupe actuellement une place de premier plan dans l’UE. Lors de la mise en place du système de défense aérienne ESSI (European Sky Shield Initiative) prévu à l'échelle européenne, Berlin a écarté le système de défense franco-italien SAMP/T. Les observateurs français ont donc classé l'ESSI comme une stratégie commerciale pour promouvoir le système de défense allemand IRIS-T.[3] Pour l'acquisition de drones, la Bundeswehr fait spécifiquement appel aux produits des start-ups allemandes. L'option envisagée de mettre en place une force aérienne européenne de drones dans le cadre d'une coopération franco-allemande ne joue aucun rôle.[4] Ce dernier point devrait également s'appliquer à l'acquisition stratégique de satellites. Les prochains satellites de reconnaissance pour la Bundeswehr seront fabriqués par Rheinmetall en coopération avec une start-up finlandaise.[5] Rheinmetall, en coopération avec le groupe OHB de Brême, est également considéré comme le favori pour la production de nouveaux satellites de communication LEO, équivalents à Starlink. En réalité, il serait logique de confier cette mission à la coentreprise en cours de création entre Airbus, Thales (France) et Leonardo (Italie), qui est appelée à devenir le « champion européen ».[6] Mais là encore, Berlin préfère une solution nationale sans la France.

Mieux vaut rien que français

Cela vaut également pour le système d'avion de combat FCAS (Future Combat Air System), qui est sur le point d’échouer. Paris, marginalisé par Berlin dans un nombre croissant de domaines, insiste pour jouer un rôle de premier plan dans la construction de l'avion de combat. Cela s'explique par la plus grande compétence technologique du groupe français Dassault, qui a récemment produit seul l'avion de combat Rafale. Airbus, en revanche, ne fabrique que des pièces de l'Eurofighter. En contrepartie, l'Allemagne aurait dû obtenir la direction de la production du nouveau char de combat MGCS (Main Ground Combat System). Mais les constructeurs de chars allemands ont manifestement perdu tout intérêt. Techniquement en avance sur l'industrie française, ils misent désormais sur un nouveau modèle national, le KF51 Panther, plutôt que sur le MGCS.[7] À l'heure actuelle, la République allemande préfère l'échec du projet à une nette domination française dans un seul domaine, celui du FCAS. Berlin mise sur le fait que Paris ne pourra pas financer la construction – technologiquement possible – d'un équivalent FCAS purement français. La France souhaiterait augmenter son budget militaire de 6,7 milliards d'euros pour le porter à 57,1 milliards d'euros, mais cela ne suffirait pas pour un avion de combat de sixième génération.

Dominant à tous égards

Le gouvernement fédéral fonde ainsi sa tentative d'utiliser autant que possible son réarmement pour renforcer les armuriers allemands au détriment des français sur sa situation financière globalement plus favorable. La France a récemment atteint un niveau d'endettement de 117,4 % de son produit intérieur brut (PIB), doit réduire son nouvel endettement et ne dispose donc que de moyens limités pour l'armement.[8] La dette allemande a récemment été estimée à 62,3 % du PIB ; Berlin peut donc encore emprunter des centaines de milliards d'euros pour les investir dans le développement et l'acquisition de matériel de guerre sans se retrouver en situation de crise de la dette. Cela rend non seulement tout à fait réaliste le projet déclaré du chancelier Friedrich Merz de faire de la Bundeswehr « l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe » [9], mais cela permet également de renforcer de manière ciblée non pas l'industrie européenne de l'armement, mais l'industrie allemande. À terme, cela conduira l'Allemagne à dominer non seulement politiquement et économiquement l'UE, mais aussi militairement. Cela permet également de renforcer de manière ciblée non pas l'industrie européenne de l'armement, mais l'industrie allemande. À terme, cela conduira à une situation où l'Allemagne dominera l'UE non plus seulement sur les plans politique et économique, mais également sur les plans de l'industrie de l'armement et militaire. La France se retrouverait alors définitivement reléguée à la deuxième place et réduite au rôle de partenaire junior subordonné.

Les Etats-Unis de l'Europe

Cette perspective a été formulée mercredi dernier par David Preisendanz, député CDU au Bundestag. « Au sein de l'Union européenne, l'Allemagne devrait au moins revendiquer le rôle que les Etats-Unis ont joué pour nous pendant des décennies, à savoir celui de garant de la sécurité et de la capacité d'action stratégique », a déclaré M. Preisendanz dans un article publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung :« La troisième économie mondiale peut assumer ce rôle. C'est une question d'orientation politique. » L'Allemagne s'avère, poursuit Preisendanz, « être la puissance centrale qui dirige l'Europe ».[10]

Cogestion de la Force de frappe

Priesendanz ne voit qu'une lacune dans le domaine de l'armement nucléaire. Le député CDU rejette l'acquisition d'une bombe allemande, discutée depuis longtemps. Elle est considérée comme risquée, car la violation du traité deux plus quatre qui serait nécessaire pour cela pourrait remettre à l'ordre du jour la question des réparations allemandes pour la guerre mondiale. [11] Preisendanz explique toutefois que la France a « signalé sa disposition à discuter d'une extension de son parapluie nucléaire » et qu'il faudrait « saisir cette opportunité ». Certes, pour participer au parapluie nucléaire français, il faudrait « apporter une contribution financière substantielle à la dissuasion nucléaire française ». « Le pouvoir de décision final » sur une intervention resterait probablement entre les mains de la France. Mais la République fédérale pourrait à l'avenir « être la force qui décidera de manière déterminante de la forme que prendra le parapluie nucléaire européen ». Ainsi, Berlin n'accéderait pas seulement au rang de première puissance militaire européenne ; il aurait également réalisé une percée vers une co-décision sur la Force de frappe française.

 

 [1]Voir à ce sujet Dans l’intérêt de l’industrie automobile allemande.

[2] Hendrik Kafsack: Das Mercosur-Abkommen bringt Deutschland am meisten. [L'accord avec le Mercosur profite surtout à l'Allemagne.] faz.net 09.01.2026.

[3] Voir à ce sujet Alliés rivaux.

[4] Voir à ce sujet « Resilience Factories ».

[5] Voir à ce sujet Das deutsche Starlink [Le Starlink allemand].

[6] Voir à ce sujet Rivaux transatlantiques dans l’espace.

[7] Voir à ce sujet Auf dem Weg in die erste Rüstungsliga (II). [En route vers la première ligue de l'armement (II).]

[8] Denis Cosnard : La dette publique de la France touche un nouveau sommet, à 117,4% du PIB. lemonde.fr 19.12.2025.

[9] Regierungserklärung von Bundeskanzler Friedrich Merz zur neuen Bundesregierung vor dem Deutschen Bundestag am 14. Mai 2025 in Berlin. [Déclaration du chancelier fédéral Friedrich Merz sur le nouveau gouvernement fédéral devant le Bundestag allemand le 14 mai 2025 à Berlin.] Voir à ce sujet Military Republic of Germany.

[10] David Preisendanz: Warum nicht deutsche Soldaten in die Ukraine? [Pourquoi pas des soldats allemands en Ukraine ?] Frankfurter Allgemeine Zeitung 04.02.2026.

[11] Voir à ce sujet La voie ver la bombe (II).


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