Le cadeau électoral de l'Europe à Trump

Le gouvernement fédéral libère une partie des réserves allemandes d'urgence de diesel pour faire baisser le prix du diesel – sous la pression de l'administration Trump et au détriment de la sécurité énergétique allemande.

BERLIN/WASHINGTON (de notre rédaction) Le gouvernement fédéral libère à la légère une partie des réserves d'urgence allemandes de diesel et soutient ainsi la campagne électorale du président américain Donald Trump. Trump est sous pression parce que, peu avant les élections de mi-mandat aux États-Unis, des parties importantes de son électorat menacent de se détacher de lui, notamment des agriculteurs que le prix du diesel, monté à un niveau record, menace de ruiner. La cause principale du prix record du diesel est la guerre en Iran : l'année dernière, 19 pour cent de toutes les exportations mondiales de diesel provenaient du Moyen-Orient ; aujourd'hui, une grande partie en fait défaut à cause de la guerre. Les attaques de drones menées par l’Ukraine contre des raffineries russes, observées avec une certaine Schadenfreude (joie mauvaise) même en Allemagne, nuisent à la production russe de diesel et ont contraint Moscou, deuxième exportateur mondial de diesel, à suspendre ses exportations. La semaine dernière, Trump a contraint les États du G7 en Europe, en menaçant de ne plus livrer de diesel à l'Europe, à libérer une partie de leurs réserves d'urgence – y compris l'Allemagne. La dépendance de la République fédérale et de l'Europe à l'égard des États-Unis est également élevée pour le pétrole brut ; pour le gaz liquéfié, elle est entre-temps montée à environ 60 pour cent.

Pénurie de diesel sur le marché mondial

La pénurie actuelle de diesel sur le marché mondial est principalement due à la guerre en Iran et à l’interruption des livraisons en provenance du Moyen-Orient qui en résulte. D’une part, il y a toujours une pénurie de pétrole brut, qui est transformé en diesel dans d’autres pays, même si, selon certaines informations, les exportations de pétrole via le détroit d’Ormuz ont pu, pour la première fois ces derniers jours, être à nouveau augmentées de manière significative. D'autre part, les raffineries des pays du golfe Persique ont elles-mêmes été endommagées par des contre-attaques iraniennes ainsi que par des attaques des Houthis yéménites. Cela pèse d'autant plus lourd que les États arabes ont récemment augmenté de manière significative leurs capacités de raffinage et doublé leurs exportations de diesel entre 2017 et 2025. Elles représentaient récemment 19 % de l’ensemble des exportations mondiales de gazole.[1] L’ampleur des dégâts subis par les raffineries du Moyen-Orient et le temps nécessaire à leur réparation restent incertains. À cela s’ajoute le fait que les exportations diminuent également ailleurs. L’Inde, par exemple, s’est certes engagée à ne pas restreindre ses exportations de diesel ; cependant, un incendie survenu mardi dernier dans une raffinerie indienne a endommagé ses capacités d’exportation.[2] À cela s’ajoute le fait que la Chine vient de réduire fortement ses exportations de diesel et ne fournit désormais plus que des pays avec lesquels elle coopère étroitement, comme le Cambodge. La raison : elle souhaite reconstituer ses propres réserves.

Arrêt des exportations en Russie

De plus, les livraisons de diesel en provenance de Russie sont actuellement interrompues. Cela s’explique par les attaques de drones ukrainiens contre des raffineries russes, qui leur ont causé des dégâts considérables ces derniers mois. L’opinion publique occidentale – y compris allemande – a généralement accueilli cette nouvelle avec une visible Schadenfreude. Or, la Russie était jusqu’à présent le deuxième exportateur mondial de gazole ; elle fournissait environ 10 % du gazole commercialisé par voie maritime. Les dégâts causés par les attaques ukrainiennes ont considérablement réduit la production des raffineries touchées et ont temporairement interrompu l’approvisionnement national, ce qui a finalement conduit Moscou à suspendre les exportations de gazole le 8 juillet.[3] L’interdiction d’exportation a été prolongée à plusieurs reprises, la dernière fois mercredi dernier ; elle est désormais en vigueur au moins jusqu’au 31 octobre. Une nouvelle prolongation est également envisageable, car l’Ukraine poursuit ses attaques contre les raffineries russes ; la semaine dernière, plusieurs sites ont de nouveau été gravement endommagés. Une issue n’est pas en vue.

Plus cher que jamais

En conséquence, les prix du diesel ont récemment atteint des niveaux records. Aux US, ils ont récemment culminé à 6,53 dollars US le gallon ; il y a un an, le prix s'élevait encore à 3,75 dollars US le gallon. Dans l’Union européenne, selon les statistiques de la Commission européenne, le prix moyen a atteint 2,24 euros par litre – un niveau également sans précédent.[4] Cela pèse de plus en plus lourdement sur l’industrie, le secteur des transports et l’agriculture. Un exemple récemment rapporté par le Handelsblatt illustre bien l’ampleur du phénomène. Selon cet article, la moissonneuse-batteuse d’un éleveur de porcs, qui cultive du maïs, du blé et de l’orge pour nourrir ses animaux destinés à l’abattage, consomme 1 000 litres de diesel par jour. Un litre de diesel coûterait, selon l’article, « actuellement 82 centimes de plus qu’avant la guerre en Iran » ; les surcoûts pour l’éleveur de porcs s’élèveraient ainsi à « plusieurs dizaines de milliers d’euros » par an.[5] À cela s’ajoute le fait que les abattoirs facturent désormais également des « suppléments de transport pour les animaux » en raison de la hausse des coûts du carburant. Par ailleurs, « les prix des engrais auraient fortement augmenté » ; ceux-ci sont en effet fabriqués à partir de matières premières fossiles dont le coût a considérablement grimpé et ne pourraient plus être livrés par les fabricants du golfe Persique, en partie en raison du blocage de facto du détroit d’Ormuz. Depuis longtemps déjà, les petites exploitations font faillite.

Les difficultés de la campagne électorale

La situation est similaire, entre autres, pour les agriculteurs américains, qui étaient autrefois considérés comme la base électorale la plus fidèle du président US Donald Trump. C’est aussi pour cette raison que Trump tente depuis des semaines de faire remonter l’offre mondiale de diesel afin d’en faire baisser le prix – une mesure destinée à éviter la défaite des républicains lors des élections de mi-mandat US du 3 novembre. À plusieurs reprises déjà, Trump a exhorté l’Ukraine à cesser ses attaques contre les raffineries russes ; Kiev ne donne pas suite à ces demandes. Le président des US n’est pas disposé à conclure un accord avec l’Iran, qui pourrait stabiliser à nouveau l’approvisionnement en provenance du Moyen-Orient à moyen terme. Les raffineries US tournent déjà à plein régime depuis longtemps ; dans cette situation, même les travaux de maintenance réguliers, qui s’accompagnent d’une brève réduction de la production, risquent de faire grimper encore davantage les prix. L’administration Trump a donc décidé, la semaine dernière, d’exiger des États européens qu’ils libèrent une partie de leurs réserves d’urgence. Pour y parvenir, Trump a récemment menacé de suspendre les exportations de diesel vers l’UE.[6]

Les conséquences de la dépendance

La menace a fait son effet. Depuis qu'elles ont lancé leur boycott des matières premières fossiles en provenance de Russie, l'Allemagne et l'UE sont tombées dans une dépendance croissante vis-à-vis des sources d'énergie des US. L'année dernière déjà, l'UE importait 17 % de son diesel des Etats-Unis, soit environ 6 % de sa consommation totale.[7] L'Allemagne importait 5 % de la quantité consommée en provenance des Etats-Unis. Depuis le début de la guerre en Iran, la dépendance vis-à-vis du diesel américain n’a cessé de croître : le volume de diesel américain livré à l’UE entre février et juin 2026 a doublé par rapport à la même période de l’année précédente.[8] À la fin de la semaine dernière, leur dépendance vis-à-vis des importations US a fait céder les pays européens du G7 en à peine plus de 24 heures. Alors qu’ils avaient d’abord déclaré ne pas être disposés à puiser dans leurs réserves d’urgence – en effet, la législation ne l’autorise qu’en cas de pénurie aiguë, et non pour faire baisser les prix –, ils ont cédé dès vendredi et ont accepté de débloquer 100 millions de barils de diesel et de pétrole brut au cours des quatre prochains mois.[9] Le prix du diesel aux US, qui s’établissait récemment à une moyenne hebdomadaire d’environ 6,48 dollars américains le gallon, a déjà baissé samedi pour s’établir à 6,35 dollars américains le gallon.

La vulnérabilité de l'Europe au chantage

Le soutien de facto apporté par l’Europe à la campagne électorale de l’administration Trump est révélateur à deux égards. D’une part, il met en évidence les conséquences de la dépendance croissante de l’Europe vis-à-vis des sources d’énergie US. Cela ne concerne pas uniquement le diesel. Ainsi, l’année dernière, les US représentaient 16,4 % des importations allemandes de pétrole, se classant ainsi en deuxième position, juste derrière la Norvège (16,6 %).[10] Mais surtout, les Etats-Unis fournissent actuellement environ 60 % de toutes les importations de gaz liquéfié de l’UE. S’ils cessaient leurs exportations vers l’Europe, l’approvisionnement s’effondrerait en un temps record. Leur vulnérabilité au chantage est donc d’autant plus grande.

Quitte ou double

De plus, le recours aux réserves d'urgence de gazole porte une nouvelle fois un coup à la sécurité d'approvisionnement de l'Europe. Chaque État membre de l'UE est tenu de maintenir des réserves de gazole correspondant à 90 jours d'importations nettes ou à 61 jours de consommation. La part de gazole que représentent les 100 millions de barils dont la libération vient d’être annoncée reste inconnue. Une chose est toutefois claire : ce prélèvement réduit le volume des réserves d’urgence. Cela intervient alors que les stocks de gaz naturel dans l’UE, et plus particulièrement en Allemagne, sont eux aussi nettement inférieurs au niveau minimal requis. Au 1er octobre, les capacités européennes de stockage de gaz naturel n’étaient remplies qu’à 72 %, soit nettement moins que la moyenne pluriannuelle de 87,6 %. En Allemagne, le taux de remplissage des stockages ne s’élevait même qu’à 58,2 %. L’Agence fédérale des réseaux, compétente en la matière, et le gouvernement fédéral affirment d’une seule voix qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter : l’approvisionnement de l’Allemagne serait assuré pour l’hiver. La ministre fédérale de l’Économie, Katherina Reiche, a elle aussi déclaré vendredi, à propos du recours aux réserves d’urgence de diesel, qu’« il reste à tout moment une réserve suffisante pour garantir l’approvisionnement ».[11] Berlin joue quitte ou double avec la sécurité énergétique de la population.

 

[1] Matthew Dalton: Refineries Are Now the Main Chokepoint for Global Energy Supplies [« Les raffineries constituent désormais le principal goulot d'étranglement pour l'approvisionnement énergétique mondial »]. wsj.com 20.09.2026. Près d'un sixième des réserves stratégiques de pétrole des pays de l'Agence internationale de l'énergie écoulées depuis mars. lesechos.fr 3 octobre 2026.

[2] Keith Bradsher, Alexandra Stevenson: China Resumes Curbs on Fuel Exports, Tightening Global Energy Markets [« La Chine réinstalle des restrictions sur les exportations de carburant, ce qui resserre les marchés énergétiques mondiaux »]. nytimes.com 02.10.2026.

[3] Voir à ce sujet La guerre a un coût .

[4] USA fordern Deutschland zur Freigabe von Dieselreserven auf [« Les États-Unis demandent à l’Allemagne de débloquer ses réserves de diesel »]. faz.net 02.10.2026. Nicolas Monnet : Flambée des prix des carburants : Donald Trump accentue la pression sur la France et l’Allemagne et leur demande de puiser dans leurs réserves de diesel. lindependant.fr 02 octobre 2026.

[5] Judith Henke, Jens Koenen, Katrin Terpitz, Silke Kersting: Die Kostenwelle rollt durch die Wirtschaft [« La vague des coûts déferle sur l’économie »]. handelsblatt.com 22.09.2026.

[6] Erwogener US-Diesel-Exportstopp stößt in EU auf Ablehnung [L’éventuel gel des exportations américaines de diesel se heurte au rejet de l’UE] . faz.net 02.10.2026. Carburants : Bruxelles s'oppose «catégoriquement» à la piste d’une interdiction des exportations américaines de gazole. lefigaro.fr 02 octobre 2026.

[7] Johannes Winterhagen, Niklas Záboji: G-7-Staaten wollen 100 Millionen Barrel Diesel und Rohöl freigeben [Les pays du G7 veulent débloquer 100 millions de barils de diesel et de pétrole brut] . faz.net 02.10.2026. Emmanuel Macron annonce que les pays du G7vont prélever sur leurs stocks « jusqu’à 100 millions de barils » pour faire baisser les prix. lemonde.fr 02 octobre 2026.

[8] Europe’s other oil problem: Diesel, Jet Fuel, and the chokepoints that matter [ L’autre problème pétrolier de l’Europe : le diesel, le kérosène et les goulets d’étranglement qui comptent]. gtpo.eu 24.09.2026.

[9], [10] Was bringt die Freigabe von Öl-Reserven? [Quels sont les avantages de la mise à disposition des réserves de pétrole ?] handelsblatt.com 03.10.2026.

[11] Jakob Hanke Vela, Friedrike Hofmann: Industrieländer wollen Dieselreserven freigeben – Preis fällt [Les pays industrialisés veulent mettre à disposition leurs réserves de diesel – les prix baissent]. handelsblatt.com 02.10.2026. Doloresz Katanich : Les déblocages des stocks stratégiques européens de gazole peuvent-il faire baisser les prix ? fr.euronews.com 02 octobre 2026.


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