« Fixer de nouvelles priorités »
Merz réclame des coupes de plusieurs centaines de milliards dans le prochain budget pluriannuel. Cela se ferait au détriment des agriculteurs français. Berlin souhaite tout consacrer à son programme d’armement.
BRUXELLES/BERLIN/DUBLIN (de notre rédaction) – Le chancelier fédéral Friedrich Merz continue d’exiger, sur un ton sans appel, des coupes drastiques dans le futur budget pluriannuel de l’UE. Ces coupes devraient s’élever à « plusieurs centaines de milliards d’euros », a exigé M. Merz mardi lors d’une rencontre avec le Premier ministre irlandais Micheál Martin. M. Martin est actuellement en charge des négociations budgétaires, l’Irlande assurant la présidence du Conseil de l’UE. Si le gouvernement fédéral allemand parvient à imposer ses exigences, cela se ferait notamment au détriment du budget agricole de l’UE et, par conséquent, tout particulièrement au détriment des agriculteurs français. Ces derniers ont déjà dû essuyer des pertes suite à l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. À cela s’ajoute le fait que la France risque également d’être distancée par l’Allemagne dans le domaine de l’industrie de l’armement et des forces armées, où elle disposait traditionnellement d’une longueur d’avance au sein de l’UE. Tout cela renforce la domination allemande au sein de l’UE. Alors que Merz affirme que Berlin ne peut pas supporter de dépenses supplémentaires pour le budget de l’UE, le gouvernement fédéral allemand prévoit de contracter une nouvelle dette de 838 milliards d’euros rien que pour la période 2027-2030 – principalement pour le réarmement.
Le projet de budget de la Commission européenne
Le projet de prochain budget pluriannuel de l'UE pour la période 2028-2034, présenté dès juillet dernier par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, prévoit des dépenses à hauteur de 1,76 milliard d'euros.[1] Le fait que l'on parle parfois de dépenses s'élevant à près de 2000 milliards d'euros s'explique par des méthodes de calcul différentes : alors que les 1 760 milliards d'euros se réfèrent au niveau des prix de 2025, le budget de l'UE, calculé aux prix courants actuels, s'élève à 1 960 milliards d'euros.[2] Les 1 760 milliards d’euros officiellement annoncés correspondent à environ 1,26 % du revenu national brut (RNB) de l’UE – soit nettement plus que les 1,13 % du RNB consacrés au budget pluriannuel actuel de l’UE (2021 à 2027). Il faut toutefois tenir compte du fait que le futur budget pluriannuel comprend, entre autres, 149,3 milliards d’euros destinés au remboursement des dettes contractées pour faire face aux conséquences de la pandémie de coronavirus. Si l'on déduit ce montant des 1 760 milliards d'euros officiellement prévus, il reste un peu plus de 1 610 milliards d'euros, soit 1,15 % du RNB, à peine plus que dans le budget pluriannuel actuel.
Opposition au Parlement européen
À cela s'ajoute le fait que, pour la première fois, le futur budget à long terme prévoit des crédits à hauteur de 130,7 milliards d'euros pour le réarmement. Si l'on déduit de ces 1,76 billion d'euros non seulement les fonds destinés au remboursement de la dette, mais aussi ceux destinés au réarmement, il reste 1,48 milliard d'euros pour les postes de dépenses qui sont également financés par le budget pluriannuel actuel – soit 1,05 % du RNB, un pourcentage inférieur à celui d’auparavant. Concrètement, cela se traduit par une baisse significative des dépenses de l’UE en faveur du secteur agricole. Alors que le budget pluriannuel de l’UE pour la période 2021-2027 prévoyait encore 387 milliards d’euros pour ce secteur, le budget pluriannuel pour la période 2028-2034 n’en prévoit plus que 295,7 milliards.[3] Ces coupes, parmi d’autres, ont conduit le Parlement européen, le 28 avril, à exiger pour le prochain budget pluriannuel des dépenses s’élevant à 1,27 % du RNB, hors remboursement de la dette ; ce montant inclurait, outre les dépenses militaires en forte hausse, des dépenses agricoles qui ne seraient pas réduites. Selon le Parlement européen, le remboursement de la dette doit s’ajouter au budget.[4] Au total, les demandes du Parlement européen auraient pour conséquence que le budget à long terme pour la période 2028-2034 atteindrait environ deux mille milliards d’euros.
Options pour de nouvelles recettes
La manière dont ces dépenses supplémentaires seront financées reste encore incertaine. La Commission européenne propose plusieurs sources de recettes supplémentaires. Ainsi, une part plus importante des recettes issues du système d'échange de quotas d'émission devrait être reversée à Bruxelles, tout comme 75 % de la taxe d'ajustement aux frontières liée au CO₂. La Commission prévoit également de générer des recettes grâce à de nouvelles redevances sur les déchets électroniques non collectés et à l’accise sur le tabac. En outre, les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 100 millions d’euros devront verser une contribution, y compris celles dont le siège social n’est pas situé dans l’UE. Grâce à cela et à une augmentation des recettes actuelles, Bruxelles espère pouvoir encaisser 58,2 milliards d’euros supplémentaires par an.[5] Enfin, il est actuellement question soit de reporter le remboursement de la dette liée à la crise du coronavirus, soit de contracter de nouvelles dettes. La France, entre autres, plaide en faveur de mesures allant dans ce sens.[6]
« Des coupes dans tous les domaines »
Le chancelier Friedrich Merz a opposé à plusieurs reprises un rejet catégorique au projet de budget de la Commission européenne. Immédiatement avant le sommet européen de Chypre, le 24 avril, il avait déclaré sur un ton ultimatif que Bruxelles devait « réduire les dépenses du budget européen » ; une « augmentation de la dette » ou de nouveaux « emprunts sur le marché des capitaux » étaient « hors de question du point de vue allemand ».[7] « J'ai déjà dit à mes collègues, a déclaré Merz, que nous allons devoir fixer de nouvelles priorités. » Merz a réaffirmé cette position mardi à l'occasion d'une rencontre avec le Premier ministre irlandais Micheál Martin. L'Irlande assure actuellement la présidence du Conseil de l'UE et est donc étroitement impliquée dans les négociations budgétaires. Merz a déclaré – à nouveau sur un ton ultimatif – que l'augmentation du budget de l'UE était « insoutenable » pour l'Allemagne.[8] « C'est pourquoi nous avons besoin d'un projet de budget avec des coupes dans tous les domaines, a poursuivi le chancelier – et ce pour un montant total de plusieurs centaines de milliards d'euros. » « Ces coupes sont impératives », a-t-il exigé. Le budget doit en outre « refléter nos priorités politiques ». Or, la priorité politique absolue de Berlin n'est pas le budget agricole, mais le réarmement. Il « comptait » sur le fait, a déclaré Merz, que l'Irlande présenterait « une proposition réaliste ».
À propos de la domination allemande
Alors que Merz affirme que la République fédérale ne peut pas se permettre un budget européen plus élevé, la contribution nette allemande au budget de Bruxelles a diminué ces dernières années. Elle est ainsi passée de 19,7 milliards d’euros en 2022 à seulement 13,1 milliards d’euros en 2024.[9] La principale cause en est le ralentissement de l’économie allemande, qui a à peine progressé l’année dernière. Une véritable reprise n’est toujours pas en vue. À cela s’ajoute le fait que le gouvernement fédéral prévoit de contracter une nouvelle dette de 838 milliards d’euros entre 2027 et 2030 (selon german-foreign-policy.com [10]). Ces nouveaux fonds sont principalement destinés au réarmement. Le gouvernement fédéral poursuit ainsi ses efforts pour dépasser la France dans le domaine de l’armement et des affaires militaires, où celle-ci était jusqu’à présent en tête. Si Berlin parvient à imposer les coupes drastiques dans le budget de l’UE exigées par Merz, cela se ferait principalement au détriment du budget agricole et, par conséquent, notamment au détriment des agriculteurs français, qui ont déjà dû subir des désavantages en raison de l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange de l’UE avec le Mercosur.[11] La bataille autour du prochain budget à long terme de l’UE se révèle ainsi être une lutte de pouvoir acharnée entre Berlin et Paris, dont l’enjeu est le renforcement de la domination allemande en Europe.
[1] Qu’est-ce que le budget à long terme de l’UE? Europarl.europa.eu 26.05.2026.
[2] Berthold Busch, Björn Kauder, Samina Sultan: Europäische Union: Mehrjähriger Finanzrahmen 2028 bis 2034. IW-Report 47/2025. Köln, 13.10.2025. Le prochain budget de l’Union européenne. associations.gouv.fr.
[3] La politique agricole de l'UE en chiffres (infographies). europarl.europa.eu 11.12.2025.
[4] Budget à long terme de l’UE: répondre aux attentes des citoyens et aux grands enjeux. europarl.europa.eu 28.04.2026.
[5] Berthold Busch, Björn Kauder, Samina Sultan: Europäische Union: Mehrjähriger Finanzrahmen 2028 bis 2034. IW-Report 47/2025. Köln, 13.10.2025. Le prochain budget de l’Union européenne. associations.gouv.fr.
[6] Virginie Malingre: Les discussions sur le budget de l’UE s’annoncent plus difficiles que jamais. lemonde.fr 17.06.2026.
[7] „Neue Prioritäten setzen“ [« Définir de nouvelles priorités »]. bundesregierung.de 24.04.2026.
[8] „Wichtige Weichen für Europa stellen“[« Poser des jalons importants pour l’Europe »]. bundesregierung.de 28.07.2026.
[9] Berthold Busch, Björn Kauder, Samina Sultan: EU-Haushalt und Mitgliedstaaten.[ Budget de l’UE et États membres.] IW-Report 62/2025. Köln, 26.11.2025.
[10] Voir à ce sujet Deutschlands Rüstungsdurchmarsch [« La course à l’armement de l’Allemagne »].
[11] Voir à ce sujet Le double rôle néocolonial.
