Rupture de l'ordre mondial
Plusieurs pays occidentaux, dont le Canada et la Grande-Bretagne, se tournent prudemment vers la Chine pour échapper à la domination des Etats-Unis. L'Allemagne et l'UE restent ambivalentes, mais tendent néanmoins des perches vers l’Est.
OTTAWA/LONDRES/BERLIN (rapport exclusif) – Les gouvernements de certains pays occidentaux commencent à rétablir des relations plus étroites avec la Chine et s'efforcent ainsi de trouver des alternatives politiques et économiques à la soumission à l'administration Trump. La raison en est la volonté des États-Unis de mettre à genoux leurs alliés en Amérique du Nord et en Europe et de les piller de plus en plus. Le Canada, menacé d'annexion par Washington, a été le premier pays à conclure un partenariat stratégique avec la Chine la semaine dernière. Le Premier ministre Mark Carney a justifié cette décision dans un discours très remarqué prononcé lors du Forum économique mondial de Davos, en soulignant que l'on assistait actuellement à une « rupture de l'ordre mondial », due au fait que les grandes puissances ne s'imposaient plus « aucune contrainte ». Seule la coopération avec d'autres États permettrait d'échapper à la soumission. La Grande-Bretagne cherche également à renouer ses relations avec la République populaire. Des signaux contradictoires émanent de Berlin et de Bruxelles. Le Conseil européen des relations étrangères (ECFR) commente ainsi les conséquences de la politique de force menée par les US : « Trump is making China great again ».
« Géométrie variable »
Le Premier ministre canadien Mark Carney avait déjà constaté mardi, dans son discours à Davos, une « rupture dans l'ordre mondial » et « du début d'une réalité brutale, où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte ». Carney a reconnu que l'ordre international dit fondé sur des règles, auquel les États occidentaux s'étaient constamment référés au cours des dernières années et décennies, avait reposé sur une approche à deux vitesses; les règles commerciales ont été appliquées de manière « asymétrique », le droit a été appliqué avec plus ou moins de sévérité « en fonction de l'identité de l'accusé ou de la victime ».[1] Cela a longtemps été profitable pour l'Occident. Mais aujourd'hui, la situation est différente pour des pays comme le Canada. Les grandes puissances – Carney n'a pas nommé explicitement les États-Unis – cherchent à soumettre d'autres pays par des guerres économiques. « La question » qui se pose aux puissances moyennes n'est pas de savoir s'il faut « s'adapter à cette nouvelle réalité » : « Nous devons le faire. »Beaucoup tirent désormais des conclusions similaires : ils cherchent à acquérir une « plus grande autonomie stratégique ». Carney a toutefois mis en garde contre le repli sur soi. Il a expliqué qu'il préférait une « géométrie variable » – différentes coalitions pour différents intérêts ; une politique étrangère indépendante.
Partenariat stratégique avec la Chine
Le Canada a désormais commencé à mettre en œuvre une telle politique. Ainsi, mi-janvier, lors d'un séjour du Premier ministre Carney à Pékin – le premier d'un chef du gouvernement canadien depuis 2017 –, il a conclu un nouveau « partenariat stratégique » avec la Chine.[2] Celui-ci prévoit notamment une coopération étroite dans le secteur de l’énergie. Carney a sollicité en Chine des investissements énergétiques pour son pays. Le Canada réduit notamment ses droits de douane sur les importations de voitures électriques chinoises de 100 % à 6,1 % pour un nombre maximal de 49 000 unités. En outre, les entreprises chinoises doivent aider le Canada à mettre en place des chaînes d'approvisionnement pour les voitures électriques. La Chine s'est quant à elle engagée à réduire les droits de douane élevés sur les importations de produits agricoles canadiens, qu'elle avait précédemment imposés en représailles aux droits de douane de 100 % appliqués par le Canada sur ses voitures électriques. Le Canada souhaite augmenter ses exportations vers la Chine de 50 % d'ici 2030. Une coopération politique plus étroite est également prévue ; M. Carney souhaite se rendre à nouveau en République populaire dès le sommet de l'APEC qui se tiendra en novembre à Shenzhen. Ottawa échappe ainsi totalement à la pression exercée par Washington pour qu'il rompe autant que possible ses relations avec Pékin. Il se crée en même temps des alternatives au marché des US, trop puissant.
« Make China Great Again »
Le fait que l'administration Trump, en tentant de soumettre brutalement le Canada, obtienne l'effet inverse et pousse le pays à intensifier sa coopération avec la Chine, ne restera probablement pas un cas isolé. C'est ce qu'indiquent les résultats d'un sondage récemment publié par le Conseil européen des relations étrangères (ECFR). Ce sondage a été réalisé en novembre 2025 dans 21 pays à travers le monde. Il montre que dans la plupart des pays, la proportion de ceux qui considèrent les Etats-Unis comme un allié partageant les mêmes valeurs et intérêts a clairement diminué, passant par exemple de 29 à 26 % au Brésil et de 37 à 25 % au Royaume-Uni.[3] En revanche, la proportion de ceux qui considèrent la Chine comme un tel allié a augmenté, passant de 24 % à 27 % au Brésil et de 11 % à 22 % en Inde, où le rejet de la Chine est traditionnellement répandu. Dans presque tous les pays, davantage de personnes considéraient la République populaire comme un allié ou un partenaire plutôt que comme un rival ou même un adversaire. Alors que les alliés de Washington craignaient sans cesse d'être « victimes des Etats-Unis prédateurs », « le monde semblait s'ouvrir davantage à la Chine », a constaté l'ECFR, qui a intitulé son enquête « How Trump is making China great again » (Comment Trump rend la Chine à nouveau grande).
Retour à « l'âge d'or »
En effet, des mesures similaires à celles prises par le Canada se dessinent désormais dans d'autres pays occidentaux. Selon certaines informations, le Premier ministre britannique Keir Starmer prévoit ainsi de se rendre à Pékin la semaine prochaine afin de relancer, selon plusieurs initiés, « l'âge d'or » des relations économiques sino-britanniques qui avait été célébré il y a une dizaine d’années. Mardi, Londres a approuvé les plans, bloqués depuis des années, visant à établir la plus grande ambassade de Chine en Europe dans le quartier traditionnel de Royal Mint Court, à proximité immédiate de la Tour de Londres.Du côté chinois, cela a été considéré comme un geste de bonne volonté nécessaire pour aider à relancer les relations bilatérales.[4] En marge de la visite prévue de Starmer à Pékin, il est notamment prévu de relancer le « UK-China CEO Council », un forum économique réunissant des personnalités éminentes, initialement créé en 2018, puis suspendu. Selon certaines informations, du côté britannique, des entreprises telles que la grande banque HSBC, le groupe pétrolier BP, Rolls Royce et le groupe pharmaceutique AstraZeneca seraient intéressées par une participation, tandis que du côté chinois, ce serait notamment la Bank of China, China Mobile et le constructeur de voitures électriques BYD. Les observateurs soulignent toutefois que des perturbations et des interventions de puissances extérieures sont toujours possibles.[5]
« Rapprochement avec la Russie »
La position de l'Allemagne et de l'UE reste floue. D'une part, Bruxelles se rapproche de Pékin en matière de voitures électriques. Alors que la Commission européenne avait imposé en novembre 2024 des droits de douane sur les importations de véhicules électriques chinois – « au même rythme que les Etats-Unis », comme le constatent les observateurs [6], elle a changé de cap la semaine dernière, mettant de côté les droits de douane et introduisant des règles qui prévoient un prix minimum pour les voitures électriques importées de Chine : « un rapprochement inattendu », selon les observateurs. D'autre part, la Commission européenne s'efforce d'interdire tous les composants des groupes chinois Huawei et ZTE dans un nouveau règlement sur la cybersécurité, ce qui aggrave à nouveau le conflit avec la Chine.[7] Selon certaines informations, le chancelier fédéral Friedrich Merz se rendra en Chine fin février, accompagné d'une délégation économique de haut niveau.[8] La semaine dernière, Merz avait exprimé l'espoir « que nous puissions enfin trouver un équilibre à long terme avec notre plus grand voisin européen, à savoir la Russie » ; après tout, la Russie est « un pays européen ».[9] Une telle déclaration était considérée comme impensable depuis des années. Elle met en lumière l'option régulièrement récurrente dans l'histoire allemande qui consiste à rechercher un rapprochement avec l'Est en cas de conflits à l'Ouest.
La puissance militaire européenne
Jeudi, lors du Forum économique mondial de Davos, Merz s'est contenté de déclarer que « nous avons franchi le seuil d'un nouveau monde de grandes puissances » qui « nous imposera des épreuves et des dangers ».[10] Il est donc nécessaire de renforcer « l'Europe ». La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait déclaré mardi que les « chocs géopolitiques » tels que celui que nous traversons actuellement confirmaient la « nécessité de construire une nouvelle forme d'indépendance européenne ».[11] Cela devrait se faire « en dialogue avec nos amis et partenaires », mais « si nécessaire, également avec nos adversaires ». Ni Merz ni von der Leyen n'ont laissé de doute sur le fait que « l'Europe » ne devait pas, comme on le disait souvent auparavant, devenir une « puissance civile », mais un bloc militaire hautement armé, capable de mener des guerres à sa guise, même contre les grandes puissances.
[1] « Principes et pragmatisme : la voie que le Canada a choisie ». Allocution du premier ministre Carney lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial. pm.gc.ca 20/01/2026.
[2] Le premier ministre Carney jette les bases d’un nouveau partenariat stratégique avec la République populaire de Chine, axé sur l’énergie, l’agroalimentaire et le commerce. pm.gc.ca 16.01.2026.
[3] Timothy Garton Ash, Ivan Krastev, Mark Leonard: How Trump is making China great again – and what it means for Europe. ecfr.eu 15.01.2026.
[4] Decision to give China its ‘super embassy’ in London was unavoidable. thetimes.com 20.01.2026.
[5] Joe Cash: Britain and China to revive ‘Golden Era’ business dialogue during Starmer visit. reuters.com 21.01.2026.
[6] Georg Blume: Darum verzichtet Brüssel bei chinesischen E-Autos auf Zölle. [Pourquoi Bruxelles renonce aux droits de douane sur les voitures électriques chinoises.] faz.net 22.01.2026.
[7] Olga Scheer, Dietmar Neuerer, Christof Kerkmann: EU will Huawei endgültig aus 5G-Netzen verbannen. [L'UE veut bannir définitivement Huawei des réseaux 5G.] handelsblatt.com 20.01.2026.
[8] Kanzler Merz reist Ende Februar zu erstem Besuch nach China. [Le chancelier Merz se rendra en Chine fin février pour sa première visite.] augsburger-allgemeine.de 17.01.2026.
[9] Mehr Leistung, weniger Bürokratie in Wirtschaft und Mittelstand. Rede des Bundeskanzlers beim Neujahrsempfang der IHK Halle-Dessau und der Handwerkskammer Halle. [Plus de performance, moins de bureaucratie dans l'économie et les PME. Discours du chancelier fédéral lors de la réception du Nouvel An de la CCI de Halle-Dessau et de la Chambre des métiers de Halle.] bundesregierung.de 14.01.2026.
[10] Rede von Bundeskanzler Merz beim World Economic Forum am 22. Januar 2026 in Davos. [Discours du chancelier fédéral Merz lors du Forum économique mondial le 22 janvier 2026 à Davos.] bundesregierung.de 22.01.2026.
[11] Discours spécial de la Présidente von der Leyen au Forum économique mondial. ec.europa.eu 20/01/2026.
