À l'ère des armes nucléaires

L'Allemagne et la France lancent les premiers exercices militaires concrets pour une coopération en cas d'emploi éventuel de l'arme nucléaire française. En parallèle, le débat sur une « bombe allemande » se poursuit.

PARIS/BERLIN (de notre rédaction) – L’Allemagne et la France ont mené leurs premiers exercices concrets en vue d’une coopération dans le cadre d’éventuelles interventions françaises impliquant des armes nucléaires. À l’occasion du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, qui s’est tenu vendredi à la base aérienne de Nörvenich, au sud-ouest de Cologne, deux avions de combat Mirage des forces nucléaires françaises ainsi que deux Eurofighter allemands ont effectué des exercices, notamment de ravitaillement en vol. L’envoi de militaires allemands en tant qu’observateurs à un exercice français portant sur les armes nucléaires est prévu cet automne. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la stratégie de « dissuasion avancée » que le président Emmanuel Macron a présentée publiquement le 2 mars et qui prévoit l’implication d’autres États européens, dont l’Allemagne. Toutefois, les États impliqués ne doivent participer ni à une éventuelle décision d’utilisation d’armes nucléaires, ni aux décisions concernant la planification de telles opérations. Paris conserve ainsi le commandement exclusif. C’est pourquoi Berlin s’y est longtemps opposé. Par ailleurs, le débat sur une « bombe allemande » se poursuit en République fédérale.

La « dissuasion avancée »

Le nouveau concept de « dissuasion avancée » a été présenté le 2 mars par le président français Emmanuel Macron lors d’un discours programmatique sur l’arme nucléaire française, prononcé à la base navale de l’Île Longue, en Bretagne, où sont stationnés les sous-marins nucléaires de la force de dissuasion française (Force de dissuasion nucléaire française). Dans ce discours, où il a évoqué le début d’une nouvelle « ère des armes nucléaires », M. Macron a annoncé plusieurs changements concernant les effectifs et la doctrine des forces nucléaires françaises. Ainsi, la France augmentera le nombre de ses ogives nucléaires, qui était jusqu’à présent estimé à 290, sans toutefois préciser exactement combien elle en détiendra à l’avenir. Cette stratégie vise à créer une incertitude chez les adversaires potentiels, tout comme le fait que les « lignes rouges » de la France ne soient pas « tout à fait clairement identifiables ».[1] Selon la réflexion stratégique sous-jacente, une telle incertitude renforce l’effet dissuasif. Ce dernier devrait également résulter du fait que les dégâts qu’entraînerait un recours aux armes nucléaires françaises ne sont plus décrits comme « inacceptables », mais comme si massifs que l’État touché, quelle que soit sa taille, ne pourrait « plus s’en remettre ».[2]

La composante européenne

La composante européenne de la nouvelle stratégie nucléaire prévoit plusieurs éléments. D'une part, des chasseurs Rafale, dotés d'une capacité nucléaire et appartenant aux forces nucléaires françaises, seront déployés sur des bases dans d'autres pays européens, mais seulement de manière temporaire, et non permanente comme dans le cadre de la « participation nucléaire » aux armes nucléaires US. Ce déploiement temporaire vise à « compliquer les calculs de nos adversaires », a expliqué Macron.[3] Il est également prévu d'associer les partenaires de la coopération nucléaire aux débats stratégiques communs. En revanche, ils ne se verront pas accorder un droit de regard sur l'emploi des armes nucléaires ni sur sa planification. Les « intérêts vitaux », dont la protection nécessite les forces nucléaires, continueront par ailleurs d'être définis exclusivement par la France. Par conséquent, il ne saurait y avoir pour les partenaires européens de coopération de « garantie au sens strict du terme ». Cependant, une attaque contre eux toucherait, du seul fait de l'étroite imbrication des pays européens, les intérêts fondamentaux de la France. Les intérêts fondamentaux de la France, et donc ses « lignes rouges », sont donc structurellement liés de la manière la plus étroite à ceux des autres États européens.

Options de participation active

Concernant les options de participation active des partenaires européens à la « dissuasion avancée », Macron a déclaré le 2 mars que, premièrement, un soutien en matière de reconnaissance par satellite et par radar pouvait être envisagé. Il s’agirait de détecter les missiles ennemis en approche.[4] Deuxièmement, des « mesures renforcées de défense aérienne et de protection » contre les « missiles et drones » en approche seraient nécessaires. Troisièmement, il s’agit de mettre en place des « capacités d’attaques en profondeur », loin dans l’arrière-pays ennemi. En axant tout cela de manière intensive sur les forces nucléaires françaises, Paris se dote d’une position forte dans la course à l’armement du continent. Selon Macron, le « bouclier nucléaire » français ne doit en aucun cas remplacer la « participation nucléaire » dans le cadre de l’OTAN, mais simplement la compléter. L’Allemagne serait un « partenaire clé ». Dès début mars, la Belgique, les Pays-Bas, la Grèce, la Pologne, le Danemark et la Suède se sont également associés à l’initiative parisienne. En mai, la Norvège s’est jointe à eux – une démarche jugée tout à fait remarquable, car la Norvège est considérée comme un pays très orienté vers les Etats-Unis.[5] L’Estonie envisage également de participer à cette « dissuasion avancée ».[6] D’autres États pourraient suivre.

Groupe de pilotage nucléaire

Dès le 2 mars, Macron et le chancelier fédéral Friedrich Merz ont signé une déclaration d’intention dans laquelle ils annonçaient la création d’un groupe de pilotage nucléaire ; celui-ci devait constituer le « cadre des échanges en matière de politique de défense et de la coordination des mesures stratégiques ». Il s’agissait notamment d’identifier, pour la « dissuasion nucléaire », la « combinaison adéquate de capacités conventionnelles, de défense antimissile et de capacités nucléaires françaises ».[7] À l’époque déjà, il était question d’une première « participation conventionnelle de l’Allemagne à des exercices nucléaires français » prévue dans le courant de cette année. Parallèlement, des « visites conjointes d’installations stratégiques » étaient prévues.

Premiers exercices

Dans le cadre du Conseil de défense et de sécurité franco-allemand, qui s'est tenu vendredi dernier sur la base aérienne de Nörvenich, au sud-ouest de Cologne, les premiers pas concrets ont été effectués. La veille, deux chasseurs Mirage des forces nucléaires françaises avaient effectué leurs premiers exercices communs avec deux Eurofighter de l'armée de l'air allemande, au cours desquels ils ont été ravitaillés par un avion ravitailleur français du modèle MRTT Phenix ; ils ont ensuite atterri sur la base de Nörvenich.[8] Ils y ont été installés dans un hangar où s'est tenu vendredi le Conseil de défense et de sécurité franco-allemand ; les médias ont diffusé des photos montrant Merz, Macron ainsi que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays réunis en réunion à côté des chasseurs. À l'automne, des soldats allemands devraient pour la première fois être invités dans le centre de commandement souterrain de Taverny, près de Paris, afin d'y participer en tant qu'observateurs à l'exercice annuel des forces nucléaires françaises baptisé « Poker », qui se tient quatre fois par an.[9] L'année dernière, des officiers britanniques avaient été invités pour la première fois à un exercice de cette série.

La bombe allemande

Une intégration dans sa « dissuasion nucléaire » avait été proposée à plusieurs reprises par la France à l'Allemagne ; Macron l'avait déjà fait en 2020.[10] Jusqu'à présent, Berlin avait toujours décliné cette offre, car Paris se réserve la décision sur un éventuel emploi des armes nucléaires. Vendredi, Macron a tenu à souligner avec insistance que la France continue de financer entièrement par ses propres moyens ses forces nucléaires.  Cela revêt une importance particulière, car un cofinancement pourrait justifier une demande de participation aux décisions. Paris s'y oppose catégoriquement. En République fédérale, le débat sur l'acquisition d'armes nucléaires propres se poursuit donc. La Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, a par exemple annoncé pour le 24 juin un débat sur le thème : « Le retour de la question nucléaire – L’Allemagne a-t-elle besoin de la bombe atomique ? »[11] Comme le souligne la fondation, cette « vieille question » se pose désormais « à nouveau ».

 

[1] Discours du Président sur la dissuasion nucléaire. uk.diplomatie.gouv 04.03.2026.

[2] Chloé Hoorman : « La dissuasion nucléaire française fait un grand pas vers l'Europe ». lemonde.fr, 3 mars 2026.

[3], [4] Discours du Président sur la dissuasion nucléaire. uk.diplomatie.gouv 04.03.2026.

[5] La Norvège rejoint l‘initiative française sur la dissuasion nucléaire, l’autonomie européenne s’organise. radiofrance.fr 29.05.2026.

[6] Fabrice Wolf: L’Estonie se dit prête à discuter de l’extension du parapluie nucléaire français. meta-defense.fr 10.03.2026.

[7] Déclaration conjointe du Président Macron et du Chancelier Merz. elysee.fr 2 mars 2026

[8] Starkes Duo für Europa: Deutsch-Französischer Verteidigungs- und Sicherheitsrat [Un duo de poids pour l’Europe : le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité]. bmvg.de 17.07.2026.

Conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026. elysee.fr, 17 juillet 2026

[9] Michaela Wiegel, Matthias Wyssuwa: Gemeinsam abschrecken [Dissuader ensemble] . Frankfurter Allgemeine Zeitung 18.07.2026.

[10] Voir à ce sujet : Ein Nuklearschild für die EU [Un bouclier nucléaire pour l’UE] .

[11] Konrad-Adenauer-Stiftung: Gegenwart und Zukunft der Kriegsführung. Politisches Bildungsforum Sachsen. [Fondation Konrad Adenauer : Le présent et l’avenir de la guerre. Forum de formation politique de Saxe.]


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