L'UE prévoit taxer la Chine à la Trump
L'UE prévoit un durcissement drastique des droits de douane sur les importations en provenance de Chine. Berlin tente d'apaiser les tensions à Pékin, dans l'intérêt des relations commerciales entre l'Allemagne et la Chine.
BERLIN/PÉKIN/TAÏPEI (rapport exclusif) – À la veille du débat annoncé aujourd’hui par la Commission européenne sur un durcissement drastique des mesures douanières de l’UE à l’encontre de la Chine, Berlin envoie des signaux fortement contradictoires. D’une part, lors d’une visite à Pékin, la ministre fédérale de l’Économie, Katherina Reiche, a plaidé en faveur de la poursuite de la coopération économique et d’une approche de coopération plutôt que de confrontation – dans l’intérêt des relations commerciales avec la Chine, qui restent extrêmement importantes pour de nombreuses entreprises allemandes. Dans le même temps, une délégation du Bundestag se rend à Taïwan, où elle s’engage non seulement en faveur du développement des relations économiques civiles ; il a également été question d’une coopération dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). Le président taïwanais Lai Ching-te insiste parallèlement sur le renforcement de la coopération en matière d’armement, pour laquelle les premières mesures ont déjà été prises l’année dernière. La République populaire a entre-temps inscrit une première entreprise allemande du secteur de l'armement sur une liste de contrôle des exportations ; elle lui reproche d'être impliquée dans des livraisons d'armes à Taïwan. Les mesures douanières prévues par l'UE s'inspirent des modèles US et comprennent notamment des droits de douane destinés à protéger prétendument la « sécurité nationale ».
En position défensive
Les projets de l'UE visant à durcir considérablement les mesures douanières à l'encontre de la Chine s'expliquent par le fait que de plus en plus de secteurs de l'industrie chinoise rattrapent, voire dépassent, leurs concurrents allemands ou européens sur le plan technologique. Les voitures électriques en sont l'exemple le plus récent, mais divers autres secteurs sont également concernés. Il en résulte que les entreprises allemandes exportent de moins en moins vers la République populaire, tandis qu'à l'inverse, les entreprises chinoises livrent de plus en plus en Allemagne, ce qui met désormais l'industrie allemande sous une pression croissante sur son propre marché : ce ne sont plus seulement les exportations qui en pâtissent, mais aussi les ventes sur le marché intérieur. Certes, après avoir été brièvement dépassée par les États-Unis, la Chine est redevenue le premier partenaire commercial de l'Allemagne ; mais dans le même temps, le déficit commercial allemand est passé de 13 milliards d'euros en 2018 à 89,3 milliards d'euros en 2025. Parallèlement, les entreprises chinoises sont également en concurrence avec les entreprises allemandes sur des marchés tiers. Cela ne se limite plus depuis longtemps à l’Asie du Sud-Est, à l’Amérique latine et à l’Afrique, mais concerne également l’Europe de l’Est et du Sud-Est, et donc un marché qui – notamment en raison de sa proximité géographique – est considéré comme un débouché central pour l’industrie allemande (german-foreign-policy.com en a rendu compte [1]).
La « sécurité nationale » comme prétexte
Les économistes reconnaissent certes que l'industrie allemande ne pourra, à long terme, résister à la concurrence chinoise que si elle améliore elle-même ses capacités technologiques. Cependant, on considère en plus qu'il faut prendre des mesures à court terme pour protéger les branches allemandes ou européennes qui sont à la traîne. La Commission européenne doit débattre ce vendredi d’un document présenté par la France, l’Espagne, les Pays-Bas et la Lituanie, qui propose des mesures de grande envergure. Ainsi, à l’avenir, il ne sera plus possible d’imposer des droits de douane uniquement sur des produits individuels, dès lors qu’il est prouvé que ceux-ci sont proposés à des prix particulièrement bas grâce à des subventions faussant la concurrence. Tout comme aux Etats-Unis [2], il devrait également être possible d’imposer des droits de douane à des secteurs entiers ; en plus, il devrait être possible de fixer des quotas d’importation. Parmi les mesures qui doivent être discutées ce vendredi à Bruxelles se trouve aussi la possibilité d’imposer à l’avenir des droits de douane sous prétexte que cela est nécessaire pour protéger la « sécurité nationale ». [3] C'était récemment l'argument standard invoqué par l'administration Trump pour justifier ses droits de douane excessifs. Le document contenant les propositions mentionnées est notamment salué par Gabriel Felbermayr, membre du Conseil d'experts économiques qui conseille le gouvernement fédéral.
S'efforcer d'apaiser les tensions
Comme les projets de l'UE risquent manifestement d'attiser les tensions avec la Chine, mais que Berlin s'inquiète pour les activités commerciales de nombreux groupes allemands en Chine, qui restent d'une importance capitale, le gouvernement fédéral adopte désormais une double stratégie. D'une part, il s'efforce d'apaiser de manière préventive le conflit qui menace. Cette tâche a été confiée à la ministre fédérale de l’Économie, Katherina Reiche, lors de son séjour à Pékin cette semaine pour des entretiens avec, entre autres, le vice-premier ministre He Lifeng et le ministre du Commerce Wang Wentao. « L’Allemagne et la Chine » sont liées par des relations économiques étroites qui comptent aujourd’hui parmi les « plus importantes […] au monde », a assuré Mme Reiche. Le volume des échanges bilatéraux atteint désormais 250 milliards d’euros.[4] Il convient d’entretenir ces relations. Mme Reiche était accompagnée de représentants de Siemens, BASF, SAP, Allianz et Airbus, entre autres ; quelques chefs d’entreprise de taille moyenne faisaient également partie de la délégation économique. Ils ont exprimé leur espoir « d’une coopération accrue et d’une augmentation du chiffre d’affaires en Chine ». Dans le même temps, Reiche s’est efforcée de faire accepter les mesures prévues par l’UE. « Nos entreprises ne craignent pas la concurrence », a-t-elle déclaré : la « concurrence » doit toutefois « être conçue et organisée de manière à être mutuellement bénéfique ».[5]
Coopération avec Taïwan
Pendant que Reiche cherchait à minimiser, Berlin a accru la pression sur Pékin ailleurs : avec le voyage d’une délégation du Bundestag à Taïwan. avec le voyage d'une délégation du Bundestag à Taïwan. La République populaire rejette ce type de voyages, les qualifiant d'ingérence dans ses affaires intérieures, car Taïwan – comme le confirment notamment les Nations unies – fait partie du territoire chinois au regard du droit international. De nombreux États occidentaux, dont l'Allemagne, soutiennent en revanche systématiquement depuis toujours le gouvernement de Taipei afin de le renforcer dans son conflit avec Pékin. C'est également dans ce but que s'inscrit le voyage actuel de cinq députés du Bundestag, qui resteront à Taïwan jusqu'à dimanche. Comme l'explique le chef de la délégation, le député Till Steffen (Alliance 90/Les Verts), cette visite vise à réduire la dépendance économique de l'Allemagne vis-à-vis de la République populaire.[6] Steffen a cité en exemple le domaine de l'intelligence artificielle (IA), où il existe un potentiel de coopération plus étroite entre l'Allemagne et Taïwan. Une coopération intensive existe déjà dans le secteur des semi-conducteurs : le groupe taïwanais TSMC, le plus grand fabricant sous contrat au monde, construit une usine à Dresde, où des semi-conducteurs devraient être produits à partir de 2027. La délégation a visité le Central Taiwan Science Park à Taichung, où TSMC exploite des usines.
Projets d’armement
Cependant, la coopération germano-taïwanaise commence désormais à dépasser les limites de la coopération économique civile et s’oriente aussi vers des projets d’armement. En septembre 2025, lors du salon de l’armement Taipei Aerospace and Defence Technology Exhibition, le Bureau économique allemand de Taipei et le groupe Airbus étaient présents pour la première fois. Le Bureau économique avait alors confirmé qu’il exposait des produits relevant du secteur de la « sécurité », tandis qu’Airbus déclarait promouvoir davantage que les produits « commerciaux » habituels.[7] Peu auparavant, le groupe parlementaire de Die Linke au Bundestag avait constaté, dans une question adressée au gouvernement fédéral, que des munitions avaient été livrées depuis le port de Hambourg jusqu’au port de Kaohsiung, sur la côte sud-ouest de Taïwan.[8] Fin avril, il a ensuite été rapporté que la Chine avait, pour la première fois, inscrit sept entreprises européennes d’armement sur une liste de contrôle des exportations, au motif qu’elles auraient été impliquées, d’une manière ou d’une autre, dans des livraisons d’armes à Taïwan. Parmi les entreprises concernées figure également l’allemande Hensoldt AG.[9] Le président taïwanais Lai Ching-te a alors insisté auprès de la délégation du Bundestag pour que Berlin et Taipei coopèrent à l’avenir non seulement étroitement dans l’économie civile, mais aussi dans les domaines de la cybersécurité et de l’armement.[10] Cela est généralement vivement critiqué à Pékin.
[1] Voir à ce sujet China, a strategic partner? [La Chine, un partenaire stratégique ?].
[2] Jakob Hanke Vela, Sabine Gusbeth: Angst vor dem China-Schock – Europa plant neue Schutzzölle.[ La peur du choc chinois – L’Europe prévoit de nouveaux droits de douane protecteurs.] handelsblatt.com 13.05.2026.
[3] Martin Greive, Jakob Hanke Vela, Moritz Koch, Julian Olk: Europa rüstet sich für den Handelskrieg mit China. [ L’Europe se prépare à la guerre commerciale avec la Chine.] handelsblatt.com 28.05.2026.
Florentin Collomp: «Nous avons des leviers que nous n’utilisons pas assez» : l’Union européenne se prépare à entamer un bras de fer commercial avec la Chine. lefigaro.fr 28.05.2026.
[4], [5] Reiche setzt auf Kooperation statt Konfrontation. [Reiche mise sur la coopération plutôt que sur la confrontation.] tagesschau.de 27.05.2026.
[6] Bundestagsdelegation in Taiwan: Abhängigkeit von China reduzieren. [Délégation du Bundestag à Taïwan : réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine.] deutschlandfunk.de 28.05.2026.
[7] Voir à ce sujet En position de faiblesse.
[8] Kleine Anfrage der Fraktion Die Linke: Munitions- und Rüstungsexporte über den Hamburger Hafen in der ersten Jahreshälfte 2025. Deutscher Bundestag, Drucksache 21/1221. Berlin, 13.08.2025. [Question écrite du groupe parlementaire Die Linke : Exportations de munitions et d’armements via le port de Hambourg au premier semestre 2025. Bundestag allemand, document parlementaire 21/1221. Berlin, 13.08.2025.]
[9] China adds 7 EU entities to export control list. english.cio.gov.cn 27.04.2026.
Chinhuanet: La Chine ajoute sept entités de l'UE à sa liste de contrôle des exportations. french.news.cn 29.05.2026.
[10] Chen Yun, Hollie Younger: German delegation leader rejects Chinese interference. [Le chef de la délégation allemande rejette l’ingérence chinoise.] taipeitimes.com 26.05.2026.
