« La perspective de la paix »

Entretien avec Ulrike Eifler sur le combat de plus en plus intense des syndicats, aux niveaux national et international, contre la menace de guerre, et sur les raisons pour lesquelles ce combat est incontournable pour les syndicats.

AIX-LA-CHAPELLE german-foreign-policy.com s’est entretenu avec Ulrike Eifler au sujet du combat de plus en plus intense mené par les syndicats contre la militarisation et la menace de guerre. Ulrike Eifler est secrétaire syndicale à Würzburg et s’engage depuis des années en faveur d’une politique de paix résolue de la part des syndicats. Cet engagement est une nécessité, car « lorsqu'une société se militarise », « le monde du travail se militarise » lui aussi. On le constate très concrètement aujourd’hui, conséquence du « réarmement du siècle » mené actuellement par le gouvernement fédéral allemand. Ainsi, les infirmières doivent apprendre à soigner les blessures de guerre, tandis que les employées de l’Agence pour l’emploi sont formées pour orienter les chômeurs vers la Bundeswehr. Les syndicats devraient s’engager encore davantage sur cette question ; notamment parce que tout ce qu’ils défendent – des augmentations salariales à la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle – n’est possible « qu’en temps de paix ». « En temps de guerre, cela ne fonctionne pas », constate Eifler. Elle attire l’attention sur la quatrième conférence syndicale pour la paix, qui se tiendra les 24 et 25 juillet à Würzburg, ainsi que sur une conférence internationale contre la guerre organisée par le mouvement ouvrier le 20 juin à Londres.

german-foreign-policy.com : Vous organisez les 24 et 25 juillet à Würzburg une conférence syndicale pour la paix. Pourquoi ?

Ulrike Eifler : Parce que nous voulons ouvrir au sein des syndicats un débat sur la guerre et la paix. Lorsqu’une société se militarise, le monde du travail se militarise lui aussi. Or nous devons constater que la militarisation a désormais gagné les moindres recoins du monde du travail. Des collègues qui ont construit pendant des décennies des véhicules civils se retrouvent soudain à travailler dans des usines d’armement. Les enseignants sont tenus d’inviter des soldats dans leurs classes. Les journalistes sont de plus en plus contraints de suivre la ligne de politique étrangère du gouvernement fédéral. Les employées de l’Agence pour l’emploi sont incités, voire formés, à orienter les chômeurs vers la Bundeswehr. Les dockers doivent charger des livraisons d’armes, et ainsi de suite. Tout cela montre à quel point les questions de militarisation et celles du monde du travail sont étroitement liées.

Il est important de comprendre que la perspective des employeurs est la perspective de la guerre. Ils gagnent de l’argent avec la guerre ou ont décidé de faire partie d’une machinerie de guerre fonctionnelle. Cela ne vaut pas seulement pour les entreprises d’armement. Les structures étatiques aussi se sont mises au service des préparatifs de guerre. Pensons par exemple aux entreprises de transports publics municipaux qui décorent leurs bus de publicités pour la Bundeswehr. Pensons aux centres de carrière de la Bundeswehr, qui sont chargés du recensement militaire. Pensons aux hôpitaux, où le personnel soignant doit apprendre à soigner des blessures de guerre et participer à des exercices d’évacuation. Ou pensons à l’Office de protection de la Constitution, qui intimide des élèves mineurs organisant des grèves scolaires dans leurs établissements. La question de la paix est importante parce que la préparation à la guerre est devenue une partie du monde du travail. Et parce que nous ne pouvons mener avec succès nos luttes syndicales pour la redistribution que si nous repoussons la militarisation du monde du travail. Augmentations de salaires, réduction du temps de travail ou conciliation entre vie familiale et professionnelle – tout cela ne fonctionne pas en temps de guerre. C’est pourquoi la perspective de la paix est notre perspective.

Et puis, bien sûr, nous voyons que ce réarmement se transforme en une attaque frontale contre les salariés. Le gouvernement fédéral a décidé de se lancer dans un réarmement à grande échelle et entend le financer en s’attaquant à nos retraites, à notre système éducatif et à notre système de santé. Un char coûte en moyenne 28 millions d’euros – un seul ! Tout cela doit être financé. Et les milliards nécessaires, le gouvernement fédéral ira les chercher auprès des gens simples. Depuis la pandémie de coronavirus, ceux-ci sont confrontés à une crise du coût de la vie qui ne cesse de s’aggraver. Cette crise risque encore de s’intensifier avec l’approche de la crise économique mondiale. Si, en plus, l’État-providence est démantelé, comme tout semble actuellement l’indiquer, cela plongera de nombreuses personnes dans une grande détresse et une profonde incertitude. Pour organiser efficacement la protestation contre cette évolution, nous devons nous mettre d’accord sur ce qui est réellement en train de se passer. C’est précisément à cela que sert notre conférence.

german-foreign-policy.com : Il s’agit déjà de la quatrième conférence syndicale pour la paix. Comment se sont déroulées les trois premières conférences ?

Ulrike Eifler : Ces conférences ont constitué un important point de cristallisation pour le débat au sein des syndicats. Notamment parce qu’elles ont donné lieu à la publication de deux recueils de textes consacrés au sujet. Des textes écrits par des syndicalistes pour des syndicalistes. Ils offrent des repères et visent à aider nos collègues à mieux comprendre le monde. Entre-temps, des événements sont organisés partout en Allemagne pour discuter de l’ampleur des changements que le « tournant historique » a entraînés pour les syndicats. Ils sont parfois organisés par des initiatives locales pour la paix auxquelles participent des syndicalistes, parfois par des structures syndicales dans leur ensemble. Les conférences sont ainsi devenues le principal point de référence pour les syndicalistes engagés dans le mouvement pour la paix.

Au fil des conférences, l'orientation politique a cependant également changé. Lors de la première conférence, il était encore important pour nous de discuter du rôle des syndicats dans le mouvement pour la paix. En quelque sorte à partir d'une exigence morale et essentiellement fondée sur notre histoire. Au fil des conférences, nous avons toutefois compris qu'en raison des attaques violentes contre les acquis sociaux, nous devions aborder ensemble des questions tout autres. Comment nous positionnons-nous, en tant que syndicats, par exemple, face au fait que le gouvernement fédéral se convertit à une économie de guerre ? Comment nous positionnons-nous face à l'austérité sociale galopante qui finance le réarmement ? Comment nous positionnons-nous face à la militarisation du secteur éducatif, face au fait par exemple que les enseignants sont contraints d'inviter des soldats en classe ? C'est dans cette discussion que nous sommes entrés, et nous avons ensuite davantage différencié nos conférences par thèmes.

german-foreign-policy.com : Entre-temps, de plus en plus d'entreprises qui se retrouvent en difficulté à cause de la crise économique envisagent de se lancer dans la production d'armement. Quel est l'impact sur le débat dans les entreprises et au sein des syndicats ? Devient-il plus difficile d'argumenter en faveur de la paix ?

Ulrike Eifler : D'un côté oui, de l'autre non. Le problème est en effet que la militarisation se déroule sur fond de crise industrielle. Et tant le gouvernement fédéral que les employeurs tentent de donner l'impression que les emplois supprimés dans la production civile peuvent être sauvés par la production d'armement. Cela rend effectivement plus difficile l'organisation de protestations contre la guerre. Mais il y a là aussi des évolutions tout à fait intéressantes. Ainsi, par exemple, les délégués syndicaux chez VW, Ford et ZF ont adopté des résolutions dans lesquelles ils prennent leurs distances avec la reconversion de leur entreprise vers la production d'armement.

Mais indépendamment de cela, nous devons nous pencher sur la question de savoir quelle est la bonne stratégie syndicale dans les entreprises du secteur de l'armement. Il faut notamment tenir compte du fait que les collègues travaillant dans ces entreprises, ainsi que ceux des entreprises jusqu'ici civiles qui se tournent partiellement, voire entièrement, vers la production d'armement, doivent, comme tout le monde, payer leurs factures et souhaitent offrir une formation à leurs enfants. Il en découle, à mon sens, une mission essentielle : protéger les emplois dans les entreprises d’armement comme dans toutes les autres. Mais la mise en place de structures syndicales solides ainsi que le débat politique sur ce qu’il advient finalement des armes produites et sur les ravages qu’elles causent lorsqu’elles sont utilisées constituent un travail irremplaçable dans les entreprises d’armement.

C'est aussi parce que les salariés de l'industrie de l'armement gardent une certaine distance par rapport à leur propre entreprise. Le travail syndical politique doit s’appuyer là-dessus, car les consciences peuvent évoluer aussi rapidement que la situation politique. Il y a des années, j'ai rencontré un vieil ouvrier italien qui avait travaillé dans une usine d'armement dans les années 1940. Il était toujours ponctuel, jamais malade, toujours le plus rapide à la chaîne. Et il ne se préoccupait pas des armes qu’il contribuait à produire. Lorsqu’il a vu la police tirer sur des manifestants et des gens mourir, il a démissionné et rejoint les partisans italiens.

Mais au final, c'est une défense cohérente des intérêts syndicaux qui conduit les salariés d'une entreprise d'armement à entrer en conflit avec leur direction. Pour les dockers de Gênes, qui ont refusé de charger des exportations d'armes à destination d'Israël, il s'agissait aussi d'une question de sécurité au travail, car manipuler des conteneurs contenant des explosifs est dangereux. J'ai entendu des témoignages similaires venant du port du Pirée. Là-bas, les collègues ont fait valoir que le traitement d’exportations d’armes faisait du port une cible et ont donc refusé le chargement. Ceux qui se battent pour de bonnes conditions de travail dans les entreprises d'armement se retrouvent en conflit avec leur direction. La question des salaires est décisive : c'est elle qui fait apparaître ce conflit au grand jour. Nous devrions davantage porter ce débat au sein des syndicats.

german-foreign-policy.com : Le débat classique sur la reconversion, c’est-à-dire l’élaboration de plans visant à réorienter les entreprises d’armement vers la production civile, est probablement difficile aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Ulrike Eifler : Oui, ce débat est en effet devenu beaucoup plus difficile aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1970 et 1980. La reconversion a toujours été une stratégie visant à protéger les emplois et les revenus des salariés grâce à une transition ciblée de la production d’armement vers la production civile. Mais aujourd’hui, nous assistons au phénomène inverse : la transition de la production civile vers la production d’armement devient une stratégie destinée à sauver des emplois. Du moins, c’est ce qu’on nous présente. Et le gouvernement fédéral crée délibérément les conditions nécessaires à cette évolution. Sa stratégie de politique industrielle vise à renforcer et à développer l’industrie de l’armement. Il y parvient grâce aux commandes publiques, aux garanties d’achat de l’État, à un approvisionnement prioritaire en matières premières, au soutien au recrutement de main-d’œuvre qualifiée ainsi qu’à l’application de la loi sur la garantie du travail. Cette dernière est une loi d’exception qui, en cas de tension ou de défense, prévoit la suspension du droit de grève et même le recours au travail obligatoire.

Compte tenu de cette évolution difficile, la reconversion n’apporte aujourd’hui plus de réponse suffisante aux contradictions, d’autant plus que le succès des projets de reconversion a toujours été très limité et qu’ils n’ont souvent fonctionné par le passé que lorsqu’il n’y avait plus d’argent à gagner. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est donc essentiel, à mon sens, d’ancrer l’idée de la reconversion dans un débat de politique industrielle portant sur le type même de politique industrielle que nous souhaitons, et d’organiser les luttes sur cette base.

Et je le dis très clairement : une politique industrielle qui n'est pas orientée vers la paix n'est pas une politique industrielle dans l'intérêt des collègues. Pourquoi ? Parce que la conversion vers l'industrie de l'armement n'empêche pas la désindustrialisation, dont on parle si souvent, mais l'accélère au contraire. Pourquoi ? Parce qu'on retire de la main-d’œuvre et des ressources financières de secteurs industriels productifs pour les rediriger vers une industrie qui n'a aucune utilité sociale. Cela favorise l'émergence d'une monostructure industrielle qui rend le succès économique dépendant de l'évolution de la guerre à l'échelle mondiale.

Dans le même temps, nous savons que les investissements dans la construction d’hôpitaux, d’écoles, de crèches ou dans les transports publics ont non seulement une utilité sociale bien plus grande, mais aussi des retombées nettement plus importantes en matière de croissance et d’emploi. Pour chaque euro que le gouvernement fédéral investit dans les infrastructures, 1,50 euro revient à l’économie nationale. Dans le domaine de l’éducation, ce chiffre atteint même trois euros. Pour les investissements dans l’armement, en revanche, ce rendement se situe seulement entre zéro et 0,50 euro. Cela signifie qu’il existe non seulement des alternatives aux investissements dans l’armement, mais que ceux-ci sont même, du point de vue de la croissance économique, largement inefficaces.

german-foreign-policy.com : Outre le débat sur la guerre et la paix au sein des syndicats, un débat émerge-t-il déjà dans les entreprises ?

Ulrike Eifler : Oui, la discussion s’engage bel et bien dans les entreprises. Les gens sentent que nous sommes à un tournant historique, que les 80 années de paix que nous avons connues laissent place à une nouvelle époque marquée par la guerre. J’ai récemment assisté à une grève scolaire contre le rétablissement du service militaire obligatoire. Une aide-soignante travaillant dans une maison de retraite a pris spontanément la parole et a raconté aux élèves en grève à quel point les personnes âgées dont elle s’occupe sont encore marquées par leurs expériences de guerre et racontent encore aujourd’hui, profondément traumatisées, les nuits de bombardements, la perte de proches et surtout leur peur de la guerre. Un enseignant qui participait à la mobilisation avec ses élèves était également présent. À Leipzig, un jeune employé de DHL (entreprise allemande de logistique et de livraison de colis) a été licencié pour avoir pris la parole lors d’une manifestation contre les exportations d’armes vers Israël. À Munich, trois conducteurs de bus refusent de conduire des tramways recouverts de publicités pour l’armée allemande. Et je connais plus d’un collègue qui affirme qu’il démissionnerait immédiatement si son entreprise se mettait soudainement à produire pour l’armement. Ce sont des exemples formidables et inspirants. Mais il ne s’agit pas d’actions organisées collectivement : ce sont des initiatives individuelles. Les collègues sont donc d’autant plus vulnérables.

Mais lorsqu’on examine les récentes résolutions ou initiatives syndicales, on constate qu’il se passe déjà beaucoup de choses. Lors du congrès fédéral de la DGB (Confédération allemande des syndicats) , qui s’est tenu il y a quelques jours, une résolution contre le rétablissement du service militaire obligatoire a été adoptée à une écrasante majorité. À Würzburg et à Francfort, l’IG Metall (syndicat allemand du secteur de la métallurgie) propose, dans le cadre de ses permanences de conseil en droit du travail et en droit social, un accompagnement spécifique pour les objecteurs de conscience. L’année dernière, la section régionale de ver.di du Bade-Wurtemberg a appelé à participer à la grande manifestation contre la guerre du 3 octobre à Stuttgart. À Munich, une initiative syndicale baptisée « Soziales rauf – Rüstung runter » (« Plus de social – Moins d’armement ») a vu le jour ; les collègues de cette région ont organisé, au sein des syndicats, une manifestation établissant un lien entre la question de l’armement et la question sociale. Une initiative nationale intitulée « Gewerkschafter*innen für Kuba » (« Syndicalistes pour Cuba ») a également vu le jour. Le GEW (syndicat allemand des enseignant·e·s et des travailleurs·euses de l'éducation) en Bavière a déposé un recours populaire contre la loi de promotion de la Bundeswehr, qui oblige les enseignants à inviter des soldats dans leurs classes. Il se passe beaucoup de choses au sein de nos syndicats. Ce qui manque encore, c’est une structure organisationnelle capable de rassembler ces expériences, de les généraliser et d’organiser un débat stratégique à partir de celles-ci.

german-foreign-policy.com : Les syndicats sont également très actifs au niveau international. Une conférence internationale contre la guerre se tiendra à Londres en juin…

Ulrike Eifler : Au niveau international, les syndicats et les confédérations ont publié des déclarations importantes et remarquables sur le génocide à Gaza, l’agression contre le Venezuela ainsi que sur les attaques contraires au droit international visant l’Iran et le Liban. Parallèlement, le mouvement syndical a lancé une initiative en vue d’organiser une grande conférence internationale pour la paix le 20 juin à Londres. Il s’agira déjà de la deuxième conférence ; la première s’est tenue en octobre 2025 à Paris.

Ce réseau international est important car il nous permet de relier, de regrouper et de coordonner nos activités à l’échelle européenne. En Belgique, il existe désormais un mouvement syndical fort et inspirant contre le démantèlement social et la course aux armements. En Allemagne, en revanche, la contestation semble en quelque sorte au point mort. Ici, la tradition séculaire du partenariat social a conduit à ce que les gens ne croient plus qu’ils puissent, à titre individuel, changer les choses. Il faut restaurer ce sentiment.

Tout cela montre que la contestation contre la guerre en Europe ne se déroule pas de manière synchronisée, mais qu’elle existe bel et bien — partout. Les syndicalistes allemands, en particulier, devraient se rendre à Londres et s’inspirer des expériences internationales. Je crois que nous avons besoin de l’élan des mobilisations syndicales internationales pour que l’étincelle se propage à nos propres syndicats.


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