Stratégies d'affaiblissement (IV)

BERLIN/URUMQI/MUNICH/PEKIN | | chinausa

BERLIN/URUMQI/MUNICH/PEKIN (Compte rendu de la rédaction) - A Berlin, des politiciens en charge des Affaires étrangères s'entretiennent avec une séparatiste chinoise et augmentent la pression politique sur Pékin. Ainsi que l'a annoncé le "Congrès mondial des Ouïgours", dont le siège est à Munich, sa présidente Rebiya Kadeer sera reçue entre autres au ministère allemand des Affaires étrangères. Les Ouïgours sont une minorité musulmane de la région autonome de Xinjiang (Chine occidentale). Ils ont comme objectif la sécession de leurs territoires ("Turkestan oriental") d'avec la République populaire de Chine. La venue de Rebiya Kadeer dans la capitale allemande a été soigneusement préparée dans les médias, et concorde avec des mesures prises aux Etats-Unis. Peu de temps après la visite du dalaï-lama à la chancellerie, Berlin intensifie donc l'offensive sécessionniste contre Pékin. Les relations des autorités allemandes avec des politiciens ouïgours exilés durent depuis des décennies, y compris dans les milieux des services secrets.

Premières

Le séjour à Berlin de Rebiya Kadeer suit de près le voyage en Europe du dalaï-lama, qui a suscité de violentes protestations de la part de Pékin. En septembre, le chef du gouvernement en exil autoproclamé du Tibet a visité la province espagnole de Catalogne, qui a pour objectif une large autonomie ou la sécession [1], avant de se rendre au Portugal, puis en Autriche. Après une rencontre avec le chef du gouvernement autrichien, le prétendu dieu-roi a été reçu dans la capitale allemande - pour la première fois à la chancellerie. Peu après, il y eut une autre première, cette fois due au gouvernement des Etats-Unis: le dalaï-lama a reçu la médaille d'Or du Congrès américain - l'une des plus hautes distinctions du pays - et est apparu à cette occasion officiellement aux côtés du président Bush. Rebiya Kadeer a elle aussi entrepris une grande tournée. Depuis son lieu d'exil aux Etats-Unis, elle s'est d'abord rendue en Grande-Bretagne, où elle s'est entretenue avec des parlementaires, des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et des membres du gouvernement. Elle séjourne à présent dans la capitale allemande.

Policy Advisor

Les activités transatlantiques en cours pour renforcer le séparatisme anti-chinois et affaiblir Pékin reposent sur une coopération germano-américaine qui dure depuis des décennies. L'un des protagonistes en est l'Ouïgour exilé Erkin Alptekin. Son père, Isa Yusuf Alptekin, avait déjà appartenu dans les années 1930 au mouvement sécessionniste de Chine occidentale, et avait été de 1933 à 1934 le secrétaire général d'un gouvernement provisoire de la "République turco-islamique du Turkestan oriental". Aujourd'hui encore, les Ouïgours parlent de "Turkestan oriental" pour désigner les territoires de la République populaire de Chine où ils habitent, car ils se considèrent comme les descendants ethniques d'ancêtres turcs; certains veulent une union panturque avec des parties de l'Asie centrale ainsi qu'avec la Turquie. Erkin Alptekin, dont la famille jouit d'une haute estime dans les milieux ouïgours, s'est installé à Munich en 1971, après des études à Istanbul. En tant que "Senior Policy Advisor", il y conseillait le directeur de la station de radio américaine Radio Liberty.[2]

CIA

Dès cette époque, la CIA américaine a établi des contacts suivis avec des sécessionnistes ouïgours. "Certains d'entre eux comme Erkin Alptekin, qui avaient travaillé à Munich pour la station de radio de la CIA Radio Liberty, sont aujourd'hui aux premiers rangs dans le mouvement sécessionniste", ainsi que l'écrit l'analyste B. Raman, ancien secrétaire du Cabinet du gouvernement indien.[3] Alptekin a fondé en 1991, à Munich, l'"Eastern Turkestan Union in Europe", et créé en 2004, toujours à Munich, le "World Uyghur Congress", dont il est devenu le premier président. Cette organisation dirige depuis l'Allemagne, dans le monde entier, de nombreuses associations ouïgours exilées; en font partie des associations qu'il faut, d'après le gouvernement chinois, classer comme appartenant au milieu terroriste.[4]

Reliés

La stratégie du mouvement en exil à Munich consiste entre autres à réunir les Ouïgours et les autres mouvements sécessionnistes (Tibétains, Mongols), et à casser l'Etat chinois dans plusieurs zones de sa périphérie. C'est ainsi que l'ancien conseiller de la CIA Alptekin a participé en 1985 à la fondation de l'"Allied Committee of the Peoples of East Turkestan, Tibet and Inner Mongolia", et qu'en 1998, il a apporté son soutien pour la tenue, à New York, d'une conférence internationale de l'organisation, où sont aussi venus des représentants du gouvernement américain. Le dalaï-lama partage la stratégie de ces mouvements ethniques. Dans son discours de bienvenue lors de cette conférence de New York, il a déclaré: "Nos trois peuples sont reliés par la géographie et par l'histoire, et, en ce moment, par l'Occupation chinoise. (...) Je reste optimiste, et pense que la seule et véritable aspiration des peuples du Turkestan oriental, de la Mongolie intérieure et du Tibet se réalisera dans un avenir pas trop éloigné."[5]

Public Relations

Rebiya Kadeer, qui séjourne à Berlin cette semaine pour des entretiens politiques, poursuit l'activité d'Alptekin, là aussi avec un soutien germano-américain. A la fin des années 1990, la femme d'affaires jusque là la plus riche de la République populaire était entrée en conflit avec Pékin pour activités séparatistes et avait été emprisonnée. En mai 2005, suite à la pression des Etats-Unis, elle a pu quitter la Chine pour les USA, où son mari vivait déjà. Encore aujourd'hui, celui-ci travaille pour Radio Free Asia, l'équivalent asiatique de Radio Free Europe/Radio Liberty, dont on dit qu'elle aussi a des liens avec la CIA. On a, de façon systématique, fait de Rebiya Kadeer une figure intégratrice pour représenter les Ouïgours à l'extérieur. Plusieurs fois, elle a été candidate pour le Prix Nobel de la paix. Il y a quelques mois, un éditeur du groupe Bertelsmann a publié sa biographie - en allemand. Il est beaucoup question de cet ouvrage dans les médias allemands; il a été présenté en juin 2007 à la "Bundespressekonferenz" (Conférence de presse du gouvernement fédéral), où Rebiya Kadeer a rencontré des députés intéressés de Bündnis 90/Die Grünen - quelques jours à peine après une rencontre avec le président des Etats-Unis George Bush.

Amplification

Rebiya Kadeer avait séjourné à Berlin une première fois en novembre 2006, lors du voyage qu'elle avait fait en Allemagne pour être élue nouvelle présidente du "Congrès mondial des Ouïgours". Sa visite actuelle a lieu peu après le vote, par la Chambre des représentants des Etats-Unis, d'une résolution qui invite Pékin à accorder aux Ouïgours de nouveaux droits en matière d'autonomie, et à libérer des séparatistes emprisonnés, dont deux fils de Rebiya Kadeer. Le fait que, dans la capitale allemande, elle est non seulement reçue au ministère des Affaires étrangères, mais qu'elle a aussi des entretiens avec la Commission des droits de l'homme du Bundestag et avec des représentants des fondations proches des partis politiques, montre que Berlin amplifie sa politique de ce côté-là.

Dès que l'occasion s'en présentera

A cet effet, il y a une organisation, créée en 1991, et dont le siège est à La Haye, qui lui rend bien service: l'"Unrepresented Nations and Peoples Organization" (UNPO). Parmi ses membres fondateurs, il y a le dalaï-lama et le sécessionniste ouïgour Alptekin. Actuellement, 69 "nations" sont membres de l'UNPO; parmi elles se trouvent le "Turkestan oriental", le Tibet et la Mongolie intérieure. L'organisation demande que le "droit à l'autodétermination" soit accordé à ces parties d'Etats souverains. Six anciens membres de l'UNPO, dont l'Estonie, la Lettonie et la Géorgie, ont entre temps acquis leur indépendance. L'organisation a un "Bureau de coordination" à Washington. Elle tient à la disposition des puissances occidentales de nombreux "peuples" prêts à servir d'outil politique. Elle compte parmi ses membres des délégations de séparatistes kurdes d'Irak et d'Iran, ou des combattants sécessionnistes de Serbie (Kosovo), que l'on a fait monter en ligne depuis longtemps contre leurs gouvernements centraux. Mais il y a aussi des groupes de candidats à l'autonomie de Russie ou de Birmanie, qui pourront être engagés dès que l'occasion s'en présentera.

L'UNPO a reçu le "Prix Petra Kelly" de la fondation Heinrich Böll (proche du parti Bündnis 90/Die Grünen).

Autres comptes rendus sur la politique étrangère allemande et le séparatisme anti-chinois: Schwächungsstrategien (I), Schwächungsstrategien (II) und Schwächungsstrategien (III).

[1] voir à ce sujet Lutte des langues et Europa der Völker
[2] Erkin Alptekin; www.tibet10march.net/web/redner_alptekin.htm
[3] B. Raman: US and Terrorism in Xinjiang; South Asia Analysis Group, Paper No. 499, 24.07.2002
[4] China Seeks Int'l Support In Counter-Terrorism; People's Daily Online 16.12.2003
[5] B. Raman: US and Terrorism in Xinjiang; South Asia Analysis Group, Paper No. 499, 24.07.2002