Peace in our time

BERLIN/VARSOVIE | | polen

BERLIN/VARSOVIE (Compte rendu de la rédaction) - La présidence allemande du Conseil de l'UE se termine en un désastre pour toute l'Europe, et avec de graves dissensions entre Etats. Afin d'imposer les vues allemandes lors du sommet européen de Bruxelles, Berlin a menacé les négociateurs polonais d'employer des moyens coercitifs. Vendredi soir, les négociateurs allemands ont fait du chantage en annonçant que Varsovie "ne maintiendra pas longtemps" son veto. Il a fallu la médiation de plusieurs chefs de gouvernement d'Etats inféodés à l'Allemagne avant que la partie polonaise ne cède. Son espoir, qu'il y aurait une révolte ouverte contre la prétention du gouvernement fédéral à diriger l'Europe, ne s'est une fois encore pas réalisé. Sûre de la victoire, la presse de Berlin écrit qu'on a "joué au poker" avec la Pologne, que c'était risqué, mais que cela avait en fin de compte été payant, et elle souligne qu'en se montrant "dure", l'Allemagne a "remis au pas" l'"indocile" Pologne. Par sa façon de faire provocante, la présidence allemande laisse des plaies quasiment inguérissables, et démontre aux yeux de tous que l'UE est une union forcée. Les Etats européens petits et moyens sont sous la coupe de quelques grands, avec Berlin en tête.

Tandis que les médias et les partis allemands s'assurent les uns aux autres que ce fut "un chef d'œuvre de diplomatie" [1], un effarement contenu règne dans plusieurs ministères des Affaires étrangères ailleurs en Europe. Pour les négociateurs tchèques, le sommet de Bruxelles est un "fiasco", qui confirme toutes les craintes des milieux dirigeants eurosceptiques rassemblés autour de Vaclav Klaus. Dans un entretien avec notre rédaction, un membre de la délégation tchèque a déclaré: "Nous avons essayé de soutenir la Pologne, mais sans l'aide de partenaires importants, nous sommes impuissants".

Certaines réserves

Tous les Etats membres de l'UE qui se considèrent comme des puissances protectrices traditionnelles de la Pologne et de la République Tchèque ont suivi les instructions allemandes, et ne se sont pas opposés expressément au chantage anti-polonais. L'ultimatum imaginé par la présidence allemande pour réduire à néant les objections d'ordre historique de Varsovie avait été soumis aux Français et aux Britanniques, avant qu'un porte-parole du gouvernement allemand n'en annonce le contenu: ou la Pologne capitule, ou elle sera exclue. Les puissances protectrices impliquées ont, il est vrai, émis "certaines réserves" [2], qu'elles ont fait inscrire au procès-verbal, mais elles sont ensuite passées à l'attaque contre la Pologne en se répartissant le travail, et non sans donner l'assurance à Varsovie qu'elles partageaient son scepticisme quant à la prépondérance politique de l'Allemagne, et qu'elles allaient remettre Berlin à sa place - la fois suivante.

The Legationsrat

Le Premier ministre britannique s'est montré satisfait quand la chancelière a dispensé la Grande-Bretagne d'adhérer à la charte des droits fondamentaux. Pour le nouveau président de la République française, la récompense accordée par Berlin a consisté en quelques apparitions "glamour" devant la presse internationale. Le chef du gouvernement luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui ne dispose que d'un pouvoir politique insignifiant, s'est révélé fort utile par sa contribution diplomatique au bénéfice de Berlin. Face à Varsovie, il est intervenu en tant que médiateur neutre et ami attentionné de la Pologne. Dans l'UE, Juncker est surnommé "The Legationsrat", par allusion aux services qu'il rend régulièrement à la politique étrangère allemande. Les affaires des milieux bancaires et industriels allemands à la limite de la légalité, et donc délocalisées dans un pays étranger proche, se font entre autres au Luxembourg.

Compromis

La mission dévolue aux délégations britannique et française rappelle des événements analogues dans l'histoire européenne d'avant-guerre. Pour éviter des démêlés sérieux avec Berlin et préserver des intérêts économiques communs, les puissances occidentales ont consenti à de soi-disant compromis avec l'Allemagne, et livré ainsi de fait la Tchécoslovaquie à Berlin. De retour au Royaume-Uni à l'issue des négociations avec le chancelier allemand, le Premier ministre britannique de l'époque, Neville Chamberlain, déclara qu'on pouvait désormais compter sur une paix durable ("I believe it is peace in our time").[3] Cette erreur a eu de graves conséquences.

Traces

Les leçons de l'histoire, évoquées à Bruxelles par le chef de la délégation polonaise [4], sont rejetées en particulier par les Etats membres de l'UE qui ont eux-mêmes subi une période d'occupation, mais qui sont aujourd'hui des Etats inféodés à l'Allemagne, dont ils dépendent fortement pour leur économie. Le Premier ministre danois a qualifié d'"absurde" la référence justifiée aux victimes polonaises de la Seconde Guerre mondiale.[5] Les chefs de gouvernement de l'Estonie et de la Hongrie se sont exprimés dans le même sens. Dans ces pays, on craint autant de rappeler publiquement la trahison des collaborateurs locaux que de s'interroger sur les causes de la Seconde guerre mondiale, car les traces pourraient mener à Berlin.

Nous vous prions de lire les extraits des discours que Neville Chamberlain a prononcés en septembre 1938, après les négociations germano-britanniques: "Peace in our time".

[1] Kauder: Diplomatische Meisterleistung der Kanzlerin; Hamburger Abendblatt 23.06.2007
[2] Minutes from Brussels; Protokoll vom 22.06.2007, 21.00
[3] Neville Chamberlain am 30.September 1938
[4] voir aussi Kriegstote
[5] Kaczynski erntet Kritik für Kriegsopfer-Rechnung; www.netzeitung.de 23.06.2007