La question nucléaire allemande

Berlin et Paris prévoient d'intégrer la Bundeswehr dans les opérations des forces nucléaires françaises. Les premières manœuvres communes sont déjà prévues pour 2026. De nouvelles demandes en faveur d'une bombe allemande se font entendre.

PARIS/BERLIN (rapport exclusif) – Les projets franco-allemands visant à mettre en place un « parapluie nucléaire » européen avancent. Selon le président Emmanuel Macron, la France transférera à l'avenir les Forces aériennes stratégiques – les unités de l'armée de l'air française prévues pour une éventuelle utilisation d'armes nucléaires – dans d'autres pays européens. Cela confère à la dissuasion nucléaire française « une nouvelle profondeur stratégique », explique Macron. En outre, cela confirme la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France. Le fait que ces derniers soient concernés est une condition essentielle pour l'utilisation des armes nucléaires françaises. Selon Macron, l'Allemagne est un « partenaire clé » dans la « dissuasion avancée » que le président français a officiellement annoncée lundi. Un « groupe de pilotage nucléaire » franco-allemand a déjà été mis en place. La Bundeswehr devrait participer dès cette année à des exercices de guerre nucléaire français. Comme la stratégie nucléaire actuelle de la France n'offre pas non plus de garantie de défense ferme aux États européens participants, des voix s'élèvent à nouveau en Allemagne pour réclamer une « bombe allemande ».

La dissuasion nucléaire « avancée »

Le président français Emmanuel Macron a présenté lundi, dans un discours programmatique, ses projets pour une nouvelle dissuasion nucléaire « avancée ». Celle-ci impliquera également d'autres pays européens ; outre les puissances nucléaires que sont la France et la Grande-Bretagne, Macron a cité l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Pologne, le Danemark, la Suède et la Grèce. L'intégration d'autres États européens est possible. Paris ne semble pas s'inspirer du modèle US de partage nucléaire, dans lequel des bombes atomiques US sont stockées en Europe et, si nécessaire, transportées par les forces aériennes nationales respectives vers leur lieu d'utilisation.[1] Il s'agit plutôt de permettre le transfert des Forces aériennes stratégiques – les unités de l'armée de l'air française prévues pour une éventuelle utilisation d'armes nucléaires – vers les pays participants. Macron a comparé cela à la Force océanique stratégique, les quatre sous-marins à propulsion nucléaire qui sont également équipés d'armes nucléaires et peuvent se déplacer partout dans les océans, ce qui rend difficile leur neutralisation. De la même manière, le déploiement d'avions à réaction équipés d'armes nucléaires à travers l'Europe confère à la dissuasion nucléaire française « une nouvelle profondeur stratégique » et complique « les calculs de nos adversaires », a expliqué Macron.[2]

Projets conventionnels communs

Macron a proposé une approche fondée sur la division du travail pour la mise en œuvre concrète. Alors que Paris fournit la composante principale, à savoir les forces aériennes stratégiques dotées d'armes nucléaires, il faut créer de nouvelles capacités complémentaires, principalement dans trois domaines. Il s'agit tout d'abord de systèmes d'alerte précoce qui, à l'aide de radars et de satellites, pourraient détecter et observer d'éventuels missiles attaquants.[3] Deuxièmement, il est urgent de mettre en place une défense antiaérienne étendue, capable de repousser de manière fiable les missiles et les drones en approche. Troisièmement, il faut des capacités pour frapper profondément en territoire ennemi, a déclaré M. Macron. Le président français a évoqué deux initiatives déjà lancées. Fin août 2025, l'Allemagne et la France ont convenu de mettre en place conjointement un système d'alerte précoce basé à la fois au sol et dans l'espace, baptisé JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout).[4] En juillet 2024, l'Allemagne, la France, l'Italie et la Pologne avaient déjà annoncé leur intention de développer conjointement des missiles et des missiles de croisière d'une portée supérieure à 500 kilomètres.[5] Le projet, auquel participe désormais également la Suède, porte l'acronyme ELSA (European Long-Range Strike Approach). Un système européen de défense aérienne est déjà en cours d'élaboration depuis l'automne 2022 : l'European Sky Shield Initiative (ESSI).[6]

La « dimension européenne » des intérêts français

Macron n'a toutefois laissé planer aucun doute sur le fait que Paris conserverait le contrôle de ses armes nucléaires. Il n'y aura « aucune décision, planification ou mise en œuvre commune » en matière de dissuasion nucléaire, a-t-il déclaré lundi.[7] Il n'est pas non plus prévu d'établir « une définition commune des intérêts vitaux » que Paris protège avec ses armes nucléaires. Celle-ci « restera de la compétence souveraine de notre pays ». Il ne peut donc y avoir « aucune garantie au sens strict du terme » pour les États qui participent à la « dissuasion avancée ». Cependant, les intérêts de la France ne s'arrêtent certainement pas à ses frontières extérieures, a réaffirmé M. Macron : « Peut-on imaginer que la survie de nos partenaires les plus proches soit en jeu sans que cela ait un impact sur nos intérêts vitaux ? » C'est pourquoi la stratégie nucléaire de la France repose depuis longtemps sur une « dimension européenne des intérêts vitaux » du pays. Dans ce contexte, Paris va augmenter le nombre de ses armes nucléaires, comme l'a annoncé Macron. Il est actuellement de 290. À l'avenir, ce chiffre ne sera plus communiqué, afin de laisser les ennemis dans l'incertitude.

« Faire lanterner les États-Unis »

Dans tout cela, Macron a affirmé que la nouvelle « dissuasion avancée » de la France n'entrerait pas en concurrence, et encore moins en rivalité, avec la dissuasion nucléaire de l'OTAN, mais qu'elle était conçue pour être complémentaire. Cela correspond à la maxime actuellement généralement admise en Europe occidentale selon laquelle, comme le souligne Claudia Major, vice-présidente du German Marshall Fund, « les Européens » doivent, en matière d'armes nucléaires, « réfléchir à des alternatives aux États-Unis, tout en gardant les États-Unis à bord aussi longtemps que possible », afin d'éviter un vide dans la dissuasion atomique avant l'achèvement du parapluie nucléaire européen.[8] C'est la raison, explique Major, pour laquelle on aspire à un parapluie nucléaire européen « sans signaler aux États-Unis qu'on n'a plus besoin d'eux ».

Exercices nucléaires franco-allemands

La France et l'Allemagne, que Macron considère comme un « partenaire clé » dans le cadre de la « dissuasion avancée », ont déjà engagé les premières mesures, selon une déclaration publiée lundi. Un « groupe de pilotage nucléaire de haut niveau » a été mis en place, destiné à favoriser les échanges et la « coordination des mesures stratégiques ». Celui-ci inclut des « consultations sur la combinaison appropriée de capacités conventionnelles, de défense antimissile et de capacités nucléaires françaises ».[9] Pour 2026 est déjà prévue « la participation conventionnelle de l'Allemagne à des exercices nucléaires français ». En outre, des « visites conjointes d'installations stratégiques » ainsi que le « développement de capacités conventionnelles avec des partenaires européens » sont envisagés. La « capacité de gestion de l'escalade en deçà du seuil nucléaire » doit également être « améliorée ».

La bombe allemande

Alors que les plans avancent, de nouvelles demandes en faveur d'une « bombe allemande » se font entendre. Le chancelier fédéral Friedrich Merz les a récemment rejetées : « Je ne souhaite pas que l'Allemagne envisage de se doter de son propre arsenal nucléaire. »[10] Les commentateurs, notamment ceux du Frankfurter Allgemeine Zeitung, s'y opposent fermement. Il y a deux semaines déjà, un éditorial du journal intitulé « La peur du chancelier face à la bombe » affirmait qu'il était « négligent » de ne pas envisager « l'armement nucléaire allemand ».[11] Hier mardi, à propos des nouveaux accords franco-allemands sur le nucléaire, le journal écrivait : « La question nucléaire allemande reste sans réponse. »[12] Se référant au fait que le traité deux plus quatre interdit l'armement nucléaire de la République fédérale, un rédacteur du journal a estimé qu'il était tout à fait légitime « de se demander si la guerre d'agression menée par la Russie contre un voisin européen ne signifie pas une caducité (légale) du fondement de cet accord de paix de 1990 ».[13] Avec le traité « Deux-plus-Quatre », c'est le fondement juridique international de l'actuelle République fédérale qui est mis en cause.

 

Pour en savoir plus sur le sujet : Rehearsing nuclear war, La voie vers la bombe (II) et La voie vers la bombe (III).

 

[1] Chloé Hoorman : La dissuasion nucléaire française fait un grand pas vers l’Europe. lemonde.fr 03.03.2026.

[2], [3] Discours du Président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France. elysee.fr 02.03.2026.

[4] Lars Hoffmann: Raketenabwehr: Deutschland und Frankreich planen Frühwarnsystem JEWEL. [Défense antimissile : l'Allemagne et la France prévoient un système d'alerte précoce JEWEL.] hartpunkt.de 31.08.2025.

[5] Lee Ferran: Let it go (long): France joins Germany, Italy and Poland in new ELSA long-range missile project. breakingdefense.com 12.07.2024.

[6] Voir à ce sujet Auf Kosten Frankreichs [« Aux dépens de la France »].

[7] Discours du Président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France. elysee.fr 02.03.2026.

[8] Comment l'Europe peut se protéger contre les armes nucléaires. leparisien.fr 02.03.2026.

[9] Déclaration commune du président Macron et du chancelier Merz.

[10] Merz exclut l'arme nucléaire pour l'Allemagne. telegrafi.com 18.02.2026.

[11] Berthold Kohler: Die Furcht des Kanzlers vor der Bombe.[La peur du chancelier face à la bombe.] Frankfurter Allgemeine Zeitung 19.02.2026.

[12] Nikolas Busse: Nukleare Frage.[Question nucléaire.] Frankfurter Allgemeine Zeitung 03.03.2026.

[13] Reinhard Müller: Nukleare Antwort.[ Réponse nucléaire.] Frankfurter Allgemeine Zeitung 03.03.2026.


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