La politesse britannique peut être d'une redoutable
efficacité quand il s'agit de se sortir d'une situation imposée.
Sous couvert de remercier le réalisateur du film, Kershaw donne à
comprendre la situation gênante dans laquelle il s'est trouvée. Il
fait les compliments auxquels il ne peut pas se dérober sur
l'aspect cinématographique des choses: heureusement, il y a
beaucoup de bons acteurs, en particulier Ulrich Matthes en Goebbels
et, surtout, Bruno Ganz, qui, dit très justement l'historien, a
,,attrapé presque parfaitement la voix de Hitler". Mais, sur
le fond, Kershaw juge qu'un film comme Der Untergang ne permet pas
de comprendre la dynamique du régime hitlérien. Et, avec tact,
l'historien britannique finit par mettre en cause le principe même
de cette production à grand spectacle: que se passera-t-il,
demande-t-il, si des films, aux interprètes moins prestigieux que
Der Untergang, sont réalisés, dans le sillage d'Eichinger, sur
d'autres phases de la vie de Hitler? Ne risque-t-on pas d'aboutir à
des relativisations ou d'obscurcir la compréhension du
national-socialisme?
Eichinger a bien des raisons d'être mécontent: il se voit confiner par Kershaw dans la catégorie de l'artiste, qui suscite des émotions mais ne peut pas expliquer le phénomène qu'il décrit. Et s'il avait eu l'intention de briser un tabou, de rendre le personnage Hitler, sinon fréquentable, du moins regardable, l'historien britannique dit redouter une nouvelle ,,vague Hitler", comme celle des années 1980, lorsque le magazine Stern s'était couvert de ridicule en publiant le faux journal du dictateur.
N'est-ce pas l'ambition de tout artiste, que de donner à comprendre? Or, comme le dit Kershaw, Der Untergang n'éclaire rien pour quelqu'un qui voudrait saisir comment un individu qui n'était rien hors de son activité politique a pu subjuguer une nation de grande culture au point de l'entraîner dans une guerre génocidaire sans équivalent dans l'histoire.
L'échec du film vient d'abord, de la pauvreté du sujet. C'est d'ailleurs son seul intérêt: faire voir combien les sinistres individus auxquels les élites de l'ancienne Allemagne wilhelmienne ont remis le pouvoir en 1933 étaient des personnalités sans relief, sans vie intérieure, sans culture, sans rien qui pourrait les rattacher à la ,,civilisation européenne". Aussi sanguinaires ont-ils été, un Charles-Quint ou un Napoléon, un Bismarck ou un Lénine continuent à intéresser lorsqu'on les voir dans la vie privée. Rien de tel sous le IIIè Reich. On ne peut rien tirer des derniers jours d'un Hitler ou d'un Goebbels, sinon le débit de nombreuses platitudes, une incapacité à assumer quelque responsabilité que ce soit pour les catastrophes que l'on a soi-même déclenchées et une personnalité extrêmement pauvre. Le film, pour cette raison, sécrète rapidement l'ennui.
Le film est d'autant plus ennuyeux qu'il n'y a pas de véritable scénario. Le réalisateur a enfilé les informations historiques dont l'on dispose sur les derniers jours de Hitler sans choisir de placer l'accent quelque part. Il est incapable de raconter. Prenons par exemple la scène où Magda Goebbels donne la mort, par injection de poison, à ses enfants, qui ont préalablement ingurgité un somnifère: la caméra s'arrête sur chaque meurtre; la même scène est répétée six fois. C'est le contraire de l'art, qui a besoin de peu de moyens pour donner à comprendre beaucoup. On ne sait pas très bien, à la fin, où l'auteur du film veut en venir: veut-il nous inspirer l'horreur devant une mère qui tue ses enfants? Ou bien la pitié pour elle, au bout du compte, qui doit faire le ,,sale boulot"tandis que son mari se complait dans son rôle de ,,dernier fidèle"du Fuehrer? On entend bien cette mère dénaturée répéter que ses enfants ne pourraient pas survivre dans un monde sans national-socialisme. Mais quand le spectateur peut-il comprendre ce qu'est vraiment le national-socialisme?
La pauvreté de la conception artistique, l'absence de toute mise en perspective débouchent immanquablement sur le relativisme moral. On voit les époux Goebbels maudire leur sort, il arrive même que Hitler verse une larme mais à aucun moment un spectateur ignorant n'aurait les moyens de mettre en perspective ces ridicules accès d'auto-apitoiement et les souffrances que ces criminels ont causées jusque dans les coins les plus reculés d'Europe. Le scandaleux est atteint lorsque, pour finir, à la brève mention du génocide des Juifs succède l'énumération de tous les acteurs du Bunker qui ont survécu aux ,,derniers jours du Fuehrer"et sont, pour la plupart, morts dans leur lit quarante ou cinquante ans après les faits.
Le film reprend et même pousse à l'excès le principal défaut du livre de Joachim Fest, dont est tiré Der Untergang. Les derniers jours de Hitler sont traités hors de tout contexte. On ne voit en particulier rien de la ,,bataille de Berlin", qui a coûté la vie à 300.000 soldats de l'Armée Rouge. Les destructions de Berlin ne sont évoquées que pour provoquer l'apitoiement sur une population allemande dont le dictateur finissant souhaite l'anéantissement - et à aucun moment il n'est rappelé comment les Allemands de l'époque ont donné à ce même dictateur les moyens de son pouvoir. Le personnage qui doit servir de repère moral relatif est un médecin SS qui garde la tête froide dans un monde devenu fou et se dévoue pour sauver le maximum de victimes civiles et militaires.
Lorsque l'on s'interroge sur le travail de mémoire en République Fédérale, on est frappé de voir que la conscience collective est restée bloquée au seuil d'une étape décisive: comme la controverse autour des crimes de guerre de la Wehrmacht l'a bien montré, la responsabilité de l'Allemagne dans les malheurs de l'Europe centrale et orientale au XXè siècle n'est pas encore communément acceptée. Les débats récents sur les ,,expulsés allemands"sont un moyen de masquer ,,l'autre Holocauste"(R.Giordano), le génocide amorcé des populations slaves, qui a signifié la mort de trois millions de Polonais (en plus des trois millions de Juifs du pays) et de vingt-sept millions de Soviétiques (treize millions de soldats et quatorze millions de civils). Et l'on attend toujours la grande ?uvre allemande, littéraire ou cinématographique, qui rendra compte de l'occupation de la Pologne ou de la guerre germano-soviétique et des horreurs perpétrées du côté allemand en Europe centrale et orientale durant la Seconde Guerre mondiale.
Qui nous donnera, par exemple, un livre ou un film sur le siège de Léningrad, cette ville que Hitler voulait définitivement rayer de la carte et dont il condamna la population à la famine, faisant périr un million de ses habitants? Qui rendra accessible à un large public les informations sur le sort réservé par le commandement de la Wehrmacht aux prisonniers de guerres soviétiques: sur 5,7 millions d'entre eux, 3,7 périrent des mauvais traitements subis en captivité et, dans la seule période qui va de juin 1941 à juin 1942, le taux de mortalité fut, parmi eux, de 90%. Les généraux de la Wehrmacht ont été les exécutants zélés de Hitler dans la mise à mort des prisonniers de guerre soviétiques. Montrer, à la manière d'Eichinger, comment, certains d'entre eux, dans le Bunker, alors que la guerre est perdue, discutent les ordres, devenus irréalistes, de Hitler, me semble dénué d'un quelconque intérêt historique.
Par quelque côté qu'on le prenne, Der Untergang est non seulement un film qui obscurcit la compréhension historique de la période mais c'est aussi un mauvais film, tout simplement.
Eichinger a bien des raisons d'être mécontent: il se voit confiner par Kershaw dans la catégorie de l'artiste, qui suscite des émotions mais ne peut pas expliquer le phénomène qu'il décrit. Et s'il avait eu l'intention de briser un tabou, de rendre le personnage Hitler, sinon fréquentable, du moins regardable, l'historien britannique dit redouter une nouvelle ,,vague Hitler", comme celle des années 1980, lorsque le magazine Stern s'était couvert de ridicule en publiant le faux journal du dictateur.
N'est-ce pas l'ambition de tout artiste, que de donner à comprendre? Or, comme le dit Kershaw, Der Untergang n'éclaire rien pour quelqu'un qui voudrait saisir comment un individu qui n'était rien hors de son activité politique a pu subjuguer une nation de grande culture au point de l'entraîner dans une guerre génocidaire sans équivalent dans l'histoire.
L'échec du film vient d'abord, de la pauvreté du sujet. C'est d'ailleurs son seul intérêt: faire voir combien les sinistres individus auxquels les élites de l'ancienne Allemagne wilhelmienne ont remis le pouvoir en 1933 étaient des personnalités sans relief, sans vie intérieure, sans culture, sans rien qui pourrait les rattacher à la ,,civilisation européenne". Aussi sanguinaires ont-ils été, un Charles-Quint ou un Napoléon, un Bismarck ou un Lénine continuent à intéresser lorsqu'on les voir dans la vie privée. Rien de tel sous le IIIè Reich. On ne peut rien tirer des derniers jours d'un Hitler ou d'un Goebbels, sinon le débit de nombreuses platitudes, une incapacité à assumer quelque responsabilité que ce soit pour les catastrophes que l'on a soi-même déclenchées et une personnalité extrêmement pauvre. Le film, pour cette raison, sécrète rapidement l'ennui.
Le film est d'autant plus ennuyeux qu'il n'y a pas de véritable scénario. Le réalisateur a enfilé les informations historiques dont l'on dispose sur les derniers jours de Hitler sans choisir de placer l'accent quelque part. Il est incapable de raconter. Prenons par exemple la scène où Magda Goebbels donne la mort, par injection de poison, à ses enfants, qui ont préalablement ingurgité un somnifère: la caméra s'arrête sur chaque meurtre; la même scène est répétée six fois. C'est le contraire de l'art, qui a besoin de peu de moyens pour donner à comprendre beaucoup. On ne sait pas très bien, à la fin, où l'auteur du film veut en venir: veut-il nous inspirer l'horreur devant une mère qui tue ses enfants? Ou bien la pitié pour elle, au bout du compte, qui doit faire le ,,sale boulot"tandis que son mari se complait dans son rôle de ,,dernier fidèle"du Fuehrer? On entend bien cette mère dénaturée répéter que ses enfants ne pourraient pas survivre dans un monde sans national-socialisme. Mais quand le spectateur peut-il comprendre ce qu'est vraiment le national-socialisme?
La pauvreté de la conception artistique, l'absence de toute mise en perspective débouchent immanquablement sur le relativisme moral. On voit les époux Goebbels maudire leur sort, il arrive même que Hitler verse une larme mais à aucun moment un spectateur ignorant n'aurait les moyens de mettre en perspective ces ridicules accès d'auto-apitoiement et les souffrances que ces criminels ont causées jusque dans les coins les plus reculés d'Europe. Le scandaleux est atteint lorsque, pour finir, à la brève mention du génocide des Juifs succède l'énumération de tous les acteurs du Bunker qui ont survécu aux ,,derniers jours du Fuehrer"et sont, pour la plupart, morts dans leur lit quarante ou cinquante ans après les faits.
Le film reprend et même pousse à l'excès le principal défaut du livre de Joachim Fest, dont est tiré Der Untergang. Les derniers jours de Hitler sont traités hors de tout contexte. On ne voit en particulier rien de la ,,bataille de Berlin", qui a coûté la vie à 300.000 soldats de l'Armée Rouge. Les destructions de Berlin ne sont évoquées que pour provoquer l'apitoiement sur une population allemande dont le dictateur finissant souhaite l'anéantissement - et à aucun moment il n'est rappelé comment les Allemands de l'époque ont donné à ce même dictateur les moyens de son pouvoir. Le personnage qui doit servir de repère moral relatif est un médecin SS qui garde la tête froide dans un monde devenu fou et se dévoue pour sauver le maximum de victimes civiles et militaires.
Lorsque l'on s'interroge sur le travail de mémoire en République Fédérale, on est frappé de voir que la conscience collective est restée bloquée au seuil d'une étape décisive: comme la controverse autour des crimes de guerre de la Wehrmacht l'a bien montré, la responsabilité de l'Allemagne dans les malheurs de l'Europe centrale et orientale au XXè siècle n'est pas encore communément acceptée. Les débats récents sur les ,,expulsés allemands"sont un moyen de masquer ,,l'autre Holocauste"(R.Giordano), le génocide amorcé des populations slaves, qui a signifié la mort de trois millions de Polonais (en plus des trois millions de Juifs du pays) et de vingt-sept millions de Soviétiques (treize millions de soldats et quatorze millions de civils). Et l'on attend toujours la grande ?uvre allemande, littéraire ou cinématographique, qui rendra compte de l'occupation de la Pologne ou de la guerre germano-soviétique et des horreurs perpétrées du côté allemand en Europe centrale et orientale durant la Seconde Guerre mondiale.
Qui nous donnera, par exemple, un livre ou un film sur le siège de Léningrad, cette ville que Hitler voulait définitivement rayer de la carte et dont il condamna la population à la famine, faisant périr un million de ses habitants? Qui rendra accessible à un large public les informations sur le sort réservé par le commandement de la Wehrmacht aux prisonniers de guerres soviétiques: sur 5,7 millions d'entre eux, 3,7 périrent des mauvais traitements subis en captivité et, dans la seule période qui va de juin 1941 à juin 1942, le taux de mortalité fut, parmi eux, de 90%. Les généraux de la Wehrmacht ont été les exécutants zélés de Hitler dans la mise à mort des prisonniers de guerre soviétiques. Montrer, à la manière d'Eichinger, comment, certains d'entre eux, dans le Bunker, alors que la guerre est perdue, discutent les ordres, devenus irréalistes, de Hitler, me semble dénué d'un quelconque intérêt historique.
Par quelque côté qu'on le prenne, Der Untergang est non seulement un film qui obscurcit la compréhension historique de la période mais c'est aussi un mauvais film, tout simplement.




